Lecture commune : Milly Vodovic

En ce dernier lundi de l’année 2019, nous vous proposons de découvrir notre lecture commune de Milly Vodovic, de Nastasia Rugani, aux éditions MeMo.

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Yoko Lulu : Qu’avez-vous pensé de l’héroïne, Milly Vodovic ? Avez-vous ressenti de l’affection envers elle ?

Pépita : J’ai de suite aimé ce petit bout de femme plein d’énergie, à la détermination sans faille et à l’imaginaire foisonnant. Une sorte de Peter Pan pour moi. Je me suis dit qu’un bouclier la protégeait, que rien ne pouvait lui arriver. Pourtant, sa souffrance est immense. Son environnement hostile, le poids de l’Histoire sur sa famille énorme, tout concourt à la faire vaciller. La première scène du roman met tout de suite le lecteur dans le bain quant à sa volonté, sa vision de la vie, son attachement viscéral à son frère.
En même temps, j’ai eu envie de la protéger, tant parfois j’ai eu peur pour elle.

Yoko Lulu : Moi je l’ai immédiatement trouvée étrange. Les coccinelles, son histoire personnelle qu’elle tentait au début de nous cacher… Tout cela sonnait bizarrement. Néanmoins je me l’imaginais petite, pleine d’énergie et débordant d’amour… Je me suis assez vite attachée à elle, bien que je n’arrive pas toujours à la suivre.

Colette : Milly c’est un brasier vivant dans le corps d’une enfant. L’étreindre serait l’étouffer. C’est une héroïne qui dès le départ est placée sous le signe de l’ambiguïté. Et cette ambiguïté, on la retrouve à chaque page, à chaque ligne tout au long du roman, si bien que l’on ne sait jamais vraiment où se placer en tant que lectrice.

Isabelle : Comme vous, j’ai été touchée par Milly. Elle est à la lisière de l’adolescence, mais elle a une part d’innocence et de témérité que ne peuvent avoir que les enfants. J’ai été attendrie aussi par son côté sauvage, la fierté qu’elle conserve, en dépit des discriminations dont sa famille fait l’objet.

Yoko Lulu : Petit à petit des coccinelles recouvrent la ville. Comment les voyez-vous ?

Yoko Lulu : Pour moi elles sont annonciatrices de mauvaises nouvelles et sont la métaphore de gouttes de sang. Elles signifient que la ville va être envahie par le chaos et la violence.

Pépita : Je les ai plutôt vues dans leur fonction : mangeuses de nuisibles ! Mais aussi comme un rappel que la nature, même en minuscule, est présente malgré la folie des hommes. Milly n’en a pas peur, elle semble être la seule à les voir. Elles ne sont pas menaçantes. Elle apparaissent quand Milly doute, rêve éveillée, quand sa solitude est immense. Ce sont des compagnes pour elle qui lui montrent le chemin à suivre, comme les cailloux du Petit Poucet.

Colette : Ces coccinelles m’ont rappelé un passage de la Bible : les 10 plaies d’Égypte, notamment l’arrivée des sauterelles qui envahissent toute la surface de la terre. Un symbole plutôt dévastateur qui participe de l’écriture symbolique de ce roman.

Isabelle : Oui, ces coccinelles sont troublantes. Je me suis demandé plusieurs fois à la lecture du roman si elles existaient ou si elles étaient le fruit de l’imagination débordante de Milly. Leur nom vient du latin coccinus qui signifie « écarlate », et comme Yoko Lulu, j’ai d’abord pensé à la couleur rouge du sang et pressenti un drame. Puis je me suis souvenue que certaines légendes prétendent que les coccinelles sont des porte-bonheur, sans toutefois oser complètement croire à un dénouement heureux…

Pépita : Beaucoup de personnages gravitent autour de Milly : sa famille, notamment son frère, des voisins, des jeunes garçons, avec une violence latente. Et beaucoup d’ambiguïté : comment l’avez-vous perçu ?

Colette : Je me souviens surtout de son grand-père si sensible et protecteur, si fragile aussi de par tout ce qu’il sait et sent. De par ce passé, cet ailleurs qui l’habite, qu’il porte en lui et transmet malgré tout.

Yoko Lulu : La violence de Swan Cooper m’a d’abord dérangée, elle me mettait mal à l’aise. Puis on commence à comprendre que ce personnage est bien plus complexe et qu’une certaine tendresse réside en lui, dont il a honte et qu’il cache derrière les coups qu’il donne.

Isabelle : Ce que tu dis, Pépita, est très juste. Les personnages sont nombreux et incarnent une fresque de la société multiculturelle américaine : les membres des différentes générations d’une famille immigrée, les rednecks, l’écrivaine qui tente de s’abstraire de la misère environnante par l’écriture, la bibliothécaire qui encourage le frère de Milly à étudier… Comme tu le dis, tous sont plein d’ambivalences et travaillés par leurs contradictions. Milly évolue sur une ligne de crête entre enfance et adolescence, entre une réalité insoutenable et un imaginaire ouvrant son horizon. Toute sa famille est tiraillée entre faire profil bas, courber l’échine, s’efforcer de s’extraire de son milieu social ou, au contraire, s’affirmer en assumant ce milieu. Swan Cooper n’exprime pas ses souffrances, mais s’abandonne à la violence. Les personnages les plus racistes, eux-mêmes, se laissent attendrir par Milly et invoquent clichés et phrases toutes faites comme des incantations pour se convaincre que les immigrés comme les Vodovic se réduisent à de la « vermine ». J’ai trouvé ces portraits très réussis. Ils incarnent de façon saisissante une Amérique consumée par les clivages sociaux et raciaux.

Pépita : Personnellement, je me suis sentie en apesanteur à cette lecture : est-ce votre cas aussi ? 

Colette : En apesanteur ne serait pas le mot pour moi, à aucun moment je n’ai ressenti de légèreté, ce n’est pas une lecture qui rend enthousiaste, au contraire toute la violence des rapports humains mise en scène dans ce roman je la prenais de plein fouet, comme étouffée par ces liens qui se resserrent autour de morts inévitables.

Yoko Lulu : L’atmosphère était étrange, mais comme Colette, je trouve que ce roman était parfois plombant. Je me sentais plus dans une sorte de rêve, qui oscillait vers un cauchemar.

Isabelle : Je comprends ce que tu veux dire par « apesanteur ». Il y a une sorte de flottement entre fiction, imaginaire et réalité – mais aussi dans les marges définies par les points de vues des différents personnages. J’ai eu souvent l’impression de perdre pied, décontenancée par ces différents niveaux et par des déplacements abrupts dans l’espace et le temps. Mais j’ai trouvé que cela valait mille fois le coup de relire ce texte, ce que je fais rarement. On retrouve alors mieux ses repères.

Pépita : Isabelle, je te rejoins sur ce point, j’ai aimé être bousculée par cette lecture, cueillie littéralement par son foisonnement intellectuel et sociétal. Effectivement, c’est un texte qui mériterait une relecture et aussi des clés historiques. Mais comme tu le dis, c’est la force de la fiction que de s’affranchir de tout cela et de donner à rencontrer des personnages si forts. C’est ce que je retiens avant tout de ce roman.

Pépita : Cette écriture flamboyante, à l’image de la couverture, vous a-t-elle transportée, déroutée ?

Colette : J’ai souvent été complètement perdue par les méandres de l’écriture de l’auteure. Il y avait à chaque page quelque chose de surréaliste dans le sens poétique et littéraire du terme.

Isabelle : J’ai été époustouflée par l’écriture de Nastasia Rugani. Je l’ai trouvée densément évocatrice, à la fois percutante et étrangement lumineuse.

Pépita : Qu’avez-vous pensé de cette fin ? Une sacrée mise en abyme ! 

Isabelle : J’ai adoré la fin, vertigineuse, qui nous prend une dernière fois magistralement de court en changeant brutalement de perspective (même si en relisant, j’ai remarqué qu’il y avait en fait de nombreux indices). Qui écrit finalement ? Nastasia Rugani, elle-même, ou la femme écrivain qui fait partie intégrante de l’histoire ? C’est très perturbant, mais j’ai pris cette fin comme un message d’espoir. La création littéraire pourrait bien avoir le dessus sur le choc des antagonismes sociaux, puisqu’en littérature, tout est possible – peut-être même de faire revenir les morts à la vie !

Pépita : Moi la fin m’a déstabilisée, je n’ai rien vu venir sur le coup si absorbée par la force des mots. J’ai presque été en « colère » puis j’ai compris et en comprenant , je me suis dit waouh ! ça c’est un Roman, avec un grand R.

Yoko Lulu : La fin m’a beaucoup déstabilisée aussi, mais je suis d’accord avec Isabelle, elle apporte une touche d’optimisme et n’est pas si surprenante que ça quand on prend en compte l’univers étrange dans lequel on est plongé depuis le début.

Isabelle : Il m’a vraiment évoqué de très beaux romans sociaux américains, comme ceux de Jesmyn Ward par exemple, qui ne s’adressent pas du tout à un public jeunesse, d’ailleurs. Je me suis posé la question, à ce titre. À qui auriez-vous envie de faire découvrir Milly ?

Pépita : J’avoue que c’est resté très intimiste pour moi, ou alors je l’ai partagé avec des bons lecteurs.tices, comme vous ! Je ne travaille plus en lien direct avec des ados mais je me réjouis qu’on puisse éditer de tels textes pour les ados ! Dans ma nouvelle médiathèque, la part belle sera faite à ce type de textes, je les ai lus, je pourrais en parler et convaincre de les lire. Aux adultes aussi (et surtout). C’est toute une ambiguïté que tu soulèves là Isabelle concernant ces textes d’une force inouïe. En les lisant, on a envie de les mettre entre toutes les mains. Mais on se heurte à un tas de freins. Mais peut-être qu’on se les met soi-même finalement. Je me dis toujours qu’on devrait lire plus de textes à haute voix, là, tout se débloque, la parole touche et emporte, je l’ai constaté mille fois.

Isabelle : Si vous deviez résumer ce roman en un seul mot, quel serait-il ?

Yoko Lulu : Pour moi ce serait « trompe l’œil », comme un monde fantasmagorique auquel on voudrait nous faire croire.

Pépita : Un mot ? je dirais ENFANCE. Parce que Milly l’incarne merveilleusement.

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Par la diversité de nos points de vue, nous espérons vous donner envie de lire ou relire ce roman.

Billet d’été : Dans la valise de la sœur de Yokolulu

Ma sœur, Adèle, a 14 ans et aime lire. Mais on part bientôt en voyage et elle ne sait pas quel livre emmener ! En tant qu’aînée, je lui promets de résoudre son problème en lui proposant cinq livres qu’elle pourrait aimer.

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Pour commencer, je te conseille un album, parce que les ados peuvent aussi les apprécier. Tohu Bohu m’a été offert par Céline Alice, pour le swap de Noël, et je l’en remercie vivement. Musique, jeux de mots et dessins amusants s’y mêlent harmonieusement. Tout ce qu’on aime !

Tohu Bohu, Rémi Courgeon, album Nathan

L’avis d’Alice ici, de Pépita là.

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Comme premier roman, je t’en propose un d’Annelise Heurtier, parce que j’adore cette auteure et que j’ai tout autant aimé ce livre. Il est émouvant à souhait et il donne envie de voyager et de s’engager dans une association humanitaire.

Là où naissent les nuages, Annelise Heurtier, Casterman

L’avis de Pépita ici,

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Le roman suivant, je l’ai lu ce roman lorsque j’avais à peu près ton âge (treize ans) et il me faisait passer du rire aux larmes en quelques minutes. L’innocence du petit Babar et l’humour de Ben m’ont beaucoup plu ! On se demande par exemple, avec le petit frère de Camille, si on continue à fêter son anniversaire au paradis lorsqu’on est mort.

Qui décide, tous les soirs, d’allumer les étoiles ?, Carine Bausière, Ravet-Anceau

Mon avis sur notre blog ici.

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Une fois n’est pas coutume, je te conseille un livre de science-fiction ! Je sais que ses cinq cent dix-sept pages te font peur mais je t’assure qu’elles se lisent très vite ! J’avais dévoré avec passion ce (petit) pavé et j’avais rêvé dans « le monde d’après », au milieu d’animaux inventés.

Les Eveilleurs, Livre 1, Pauline Alphen, Hachette

L’avis de Céline du Flacon ici et mon avis sur notre blog là.

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Tu vas entrer en troisième et donc étudier la shoah, c’est pour cela (notamment) que je te conseille ce roman qui aborde ce sujet avec une touche romantique. Le début peut être long mais la suite est bien plus intéressante et émouvante.

Les valises, Sève Laurent-Fajal, Gallimard Scripto

L’avis d’Alice ici.

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J’espère que cette sélection de livres va aussi vous inspirer pour cet été !

Bonnes vacances à tous ceux qui en ont ! Belles évasions littéraires aux autres !

L’environnement, on en parle ?

La nature souffre et nous appelle à l’aide. Comment trouver des solutions ? Nous avons sélectionné des livres qui abordent ce sujet pour nous guider vers une attitude plus respectueuse de l’environnement. Vous trouverez aussi dans cette sélection des livres qui abordent ce thème avec plus de légèreté.

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Zouk, Une sorcière au grand coeur, de Serge Bloch et Nicolas Husbesch – BD Kids, 2016

Zouk, une petite sorcière, s’est donné comme mission de sauver la planète ! Cette BD amusante nous rappelle les petits gestes du quotidiens que nous pouvons faire pour freiner le dérèglement climatique.

L’avis des Lectures lutines

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Journal d’une scientifique, de Sophie Nicaud – Le pommier, 2012

Découvrez les fonds marins avec une équipe de scientifiques pour percer les secrets d’une mission écologique !

L’avis des Lectures lutines

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Opération Groenland, d’Ismaël Khelifa – Poulpe fiction, 2017

Fatou, Hugo, Vicky et Yanis ont été choisi dans leur collège pour participer à une mission écologique au Groenland. Ils vont vivre plein de péripéties, comme se retrouver nez à nez avec des narvals.

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Sirius, de Stéphane Servant – Le Rouergue collection Epik, 2017

Avril et Kid survivent dans un monde dévasté dans lequel les animaux ont disparu : une leçon d’humanité au-delà des mots. A lire de toute urgence !

L’avis de Pépita , d’Isabelle et d’HashtagCéline

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Une île, de Fanny Michaëlis – Thierry Magnier, 2015

Une fable écologique aux accents à la fois tragiques mais pleins d’espoir.

Un conte moderne qui nous dit de respecter la nature.

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L’avis de Pépita

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Le jour où le grand chêne est tombé, de Gauthier David et illustré par Marie Caudry – Thierry Magnier, 2017

Une communion de vie pour sauver un symbole de vie et de mémoire. Un album sur la solidarité hommes/animaux pour leur bien commun.

L’avis de Pépita

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Où est l’étoile de mer ? de Barroux – Kaléidoscope, 2016

Un album qui pourrait faire croire à un livre jeux mais qui dénonce tout simplement la pollution de l’océan par les déchets humains. Un livre à destination des petits, simple et efficace, dont le message passe tout simplement.

L’avis d’Un Petit Bout de Bib

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La Complainte de Gecko, de Marie Brignone et Elodie Nouhen – Didier Jeunesse, 2017

Un conte venu de Bali qui invite à se poser la question de la préservation des écosystèmes, et pour les plus jeunes, à se rendre compte que tout est lié sur notre Terre.

L’avis de Un Petit Bout de Bib

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Océans… et comment les sauver, d’Amandine Thomas – Sarbacane, 2019

Cet album, aux magnifiques illustrations, nous fait découvrir des espèces marines peu connues et des lieux paradisiaques, hélas menacés. Des solutions sont proposées à chaque double-page pour aider ces écosystèmes en danger.

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Sur mon île, de Myung-Ae Lee – La Martinière Jeunesse, 2019

Un album sur le « continent de plastique » qui grandit chaque année dans l’océan Pacifique, qui montre qu’il est possible de parler avec eux des questions les plus terribles. Le souffle poétique, la densité du texte et la sensibilité des illustrations en font un modèle en la matière !

L’avis d’Isabelle

 

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La feuille d’or, de Kirsten Hall et Matthew Forsythe – Little Urban, 2018

Un album splendide qui invite avec force à s’émerveiller de la beauté de la nature – tout en montrant à quel point notre monde peut être vulnérable face aux égoïsmes.

L’avis d’Isabelle et de Pépita

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Chaque seconde dans le monde, de Bruno Gibert – Actes Sud, 2018

Chaque double-page de ce très bel album présente des statistiques sur ce qui se passe « chaque seconde dans le monde ». Au-delà du plaisir ludique, mesurer l’ampleur de phénomènes difficiles à appréhender intuitivement, le défilement des chiffres excessifs et leur mise en regard habile donne à réfléchir sur les dérives du productivisme et de la société de consommation.

L’avis d’Isabelle

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Le bonheur est un déchet toxique de Manu Causse – Thierry Magnier, 2017

Quand Nathan, adolescent citadin débarque dans un petit village tout bio, tout beau, il est un peu déboussolé. Mais il va finalement apprendre à apprécier le régime vegan de sa mère et plus largement, le monde rural en lutte contre un projet de décharge.

Un brin militant ou, avec humour, l’auteur nous invite à valoriser une agriculture plus biologique !

L’avis d’Alice et de Pépita

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Irineï et le Grand esprit du Mammouth de Val Reiyel – Slalom 2018

Avec ce roman, Val Reiyel propose une vraie belle aventure (humaine, spirituelle, écologique) flirtant avec de nombreux sujets passionnants et d’actualité sans nous ennuyer un seul instant tout en ménageant un suspense fou.

L’avis de HashtagCéline.

Nous espérons que ces livres vous aideront à mieux comprendre l’environnement et à y prendre soin.

Lecture commune : Une histoire de sable

Pour bien continuer cette nouvelle année, Pépita, HashtagCéline, Bouma, Solectrice et YokoLulu vous proposent une lecture commune aux avis divergents sur Une histoire de sable de Benjamin Desmares aux éditions Rouergue.

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Jeanne, une adolescente souvent en colère, doit passer ses vacances d’hiver au bord de la mer avec ses parents dans un village déserté. Cela ne la réjouit pas du tout, elle pense qu’elle va bien s’ennuyer. Mais sa rencontre avec Alain et Bruno va tout changer…

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Pépita : Une histoire de sable…un titre qui vous a évoqué quoi ? Et une couverture étonnante aussi ?

Hashtagcéline : La couverture, seule, m’évoque l’adolescence, les fêtes et peut-être les excès… Le titre, en revanche, me fait m’imaginer une histoire d’amour au bord de la mer… Plutôt dans la douceur et la délicatesse. Le mot « sable » peut-être… Ensuite, j’avoue que ce titre et cette couverture, j’ai du mal à les associer. Et avec le recul de la lecture, je trouve que la couverture ne donne pas une idée de l’ambiance de ce roman. C’est, à mon sens, un peu dommage.

Yoko Lulu : Ce titre bien mystérieux m’a fait surtout pensé à des châteaux de sable et des maisons en bord de mer. Je trouve la couverture en total décalage par rapport à l’histoire, moi elle m’évoque une tentative de suicide.

Hashtagcéline : Je suis assez d’accord avec toi, si on pousse jusqu’au bout l’idée de l’excès dont je parlais, on peut penser au suicide.

Bouma : Autant le titre n’a eu aucune résonance en moi, autant la couverture m’a fait pensée à un lendemain de fête, un reste d’anniversaire, ce moment où l’on s’accroche à ses souvenirs. Je l’ai trouvé très belle.

Solectrice : Il faut dire que je n’ai pas découvert ce livre par hasard mais dans un contexte bien particulier : il se trouvait dans une boîte représentant une plage, entouré de petits cadeaux et d’adorables attentions pour mon swap d’anniversaire ! Alors, évidemment, je m’imaginais déjà une histoire de vacances, en bord de mer, douce et romantique…

Pépita : Et moi à un sablier qu’on retourne. Ce qui m’évoque le temps qui passe. Et la couverture à quelque chose de magique et de relaxant. Bien mystérieux tout ça !

Solectrice : C’est vrai qu’avec la tête à l’envers et les cheveux en pointe, on peut penser au sable qui coule. Mai les confettis nous envoient sur une autre piste et le geste d’abandon de la fille m’évoque plutôt l’insouciance d’un moment heureux.

Bouma : En tout cas, cette couverture elle ne donne pas trop d’indice sur le contenu du roman, non ?

Pépita : C’est certain ! Si on ne résiste pas à l’appel de la 4 ème de couverture, effectivement, aucun indice. Mais même le résumé est bien loin de ce qu’on y trouve !

Solectrice : En effet, on est aussitôt plongés dans un autre univers avec cette narratrice ado à vif. « Le matou miaulait par intermittence. […] Trois cents kilomètres à supporter ça. J’avais envie de l’épiler à la cire chaude, cet abruti. »

Solectrice : Vos attentes se sont-elles rapidement brisées quand vous avez commencé à lire ?

Pépita : Pas du tout ! je me suis laissée embarquer direct par cette atmosphère entre deux eaux, dans une sorte de lâcher prise et je ne me suis posée aucune question.

Hashtagcéline : Pas du tout, bien au contraire. J’ai été happée dès les premières pages par la voix de Jeanne et le ton très dur qui contrastait avec la première impression que le livre m’avait donné. Séduite, dès les premières pages, j’ai su que ce roman allait être un coup de coeur.

Bouma : Moi, j’ai trouvé le début plutôt sombre. La solitude de Jeanne face à ses parents si occupés m’a touchée. Et puis j’ai retrouvé cette envie d’être ailleurs, pas forcément propre à l’adolescence, mais accentué à cette période de la vie.

Yoko Lulu : Comment caractérisez-vous l’attitude du personnage principal ? L’avez-vous trouvée attachante ?

Pépita : Jeanne,elle m’a plu immédiatement, j’ai aimé son regard sur les choses, son auto-dérision, son sens de l’observation, sa faculté à réagir au quart de tour, à assumer sa solitude. Et encore plus quand j’ai relu ce roman pour cet échange.

Hashtagcéline : Pareil. J’ai été très touchée par Jeanne que l’on sent à fleur de peau. Sans vouloir caricaturer les ados (désolée Yoko Lulu), je trouve qu’elle sonne juste dans ses attitudes, ses excès, sa fureur et quelque part sa violence. Elle est effectivement surtout complètement perdue et peu sûre d’elle-même. Je l’ai trouvée injuste à certains moments mais vraie. Un très beau personnage.

Bouma : Je te rejoins complètement. Jeanne est très attachante, elle fait vraie (en tout cas par rapport à mes souvenirs d’ado) et m’a fait sourire à plus d’une occasion.

Yoko Lulu : J’ai au contraire eu beaucoup de mal à la supporter. Je la trouvais insupportable et bien trop en colère. Sa façon de toujours parler vulgairement m’a déplue, comme si une ado ne pouvait jamais être de bonne humeur (ou très rarement) et parler correctement.

Solectrice : Je dois avouer que son regard corrosif m’a dérangée de prime abord. Puis j’ai cherché à comprendre, à estimer la situation, la gêne avec ses parents, l’ambiance étouffante de cette petite maison. J’avais aussi envie de m’évader avec elle pour découvrir ce qui lui redonnerait le sourire.

Bouma : Et quelle évasion, non ? Avez-vous, comme moi, été charmée par ce paysage maritime hivernal ?

Solectrice : J’ai imaginé sans peine le décor gris, le sable volant et les maisons aux volets clos. Un univers propice aux détails décalés avec l’effervescence estivale d’une ville balnéaire. Une ambiance qui se prête au mystère aussi.

Yoko Lulu : Je trouve au contraire la description que Jeanne en fait plutôt repoussante. Mais à certains moments le paysage est effectivement attirant.

Pépita : Je ne dirais pas ça non. ça m’a plutôt oppressée. Cette désolation du paysage. Surtout ce qu’en ont fait les hommes à vrai dire. C’est un thème fort du roman. Car oui, tu as raison de le souligner, ce paysage hivernal a sa beauté mais aussi sa laideur. Jeanne ne perçoit que sa laideur puis peu à peu elle y perçoit autre chose. La rencontre avec Bruno et Alain y est pour quelque chose !

Solectrice : C’est vrai que son humeur fait varier son regard. Du gris, après l’affrontement avec ses parents, au rose, suite aux moments de romance où elle s’abandonne avec Alain.
« Je suis rentrée à la maison en longeant la mer.
Je veux dire, je marchais à un mètre d’elle, juste à côté. Quelqu’un nous aurait vu marcher ainsi l’une à côté de l’autre, il aurait pensé « tiens, deux vieilles copines qui se baladent ». Les vagues s’amusaient à essayer de tremper mes chaussures. C’était marrant. Tout était marrant. »

Hashtagcéline : A vrai dire, moi, ça m’a plutôt déprimée. Je trouve que le bord de mer, l’hiver, c’est triste. Un peu comme Jeanne quand elle en parle :  » En hiver; la mer est moche et elle pue du bec ». Du coup, je ne me suis pas franchement sentie bien. Mais j’ai trouvé que ce paysage hivernal, désertique et complètement abandonné donnait le lieu parfait pour laisser exploser la révolte de Jeanne, nourrissant également son ennui. Et puis, pour la suite, cet endroit est aussi le décor idéal. En tout cas, je trouve que Benjamin Desmares nous décrit tellement bien les lieux, qu’on a vraiment l’impression d’y être !

Solectrice : Avez-vous perçu aussi la recherche d’un refuge dans ce village déserté ?

Pépita : Oui, on sent Jeanne en recherche de rapports humains même si elle apparaît comme une ourse mal léchée ! Je ne sais pas si ça vous l’a fait mais quand elle découvre enfin la rue avec le supermarché et le bar (que ses parents avaient bien omis de lui communiquer), je me suis sentie soulagée pour elle ! Et là elle se met en mode « détective ». Elle perçoit des choses dans cette ville. L’auteur a déjà glissé des indices mais on ne les voit pas encore. J’ai aimé cet aspect « puzzle » où tout n’est pas donné d’avance, un peu comme ce paysage hivernal changeant et ce sable en mouvement perpétuel.

Yoko Lulu : Tout à fait. Le fait qu’elle y passe ses journées mais aussi qu’elle se sente seule le montre bien. Elle se sent oppressée chez elle et aimerait au plus profond d’elle avoir un refuge et des amis.

Hashtagcéline : Peut-être pas au début mais petit à petit, le calme et la solitude permettent à Jeanne de se poser. Elle s’apaise. Elle n’a pas le choix. Il n’y a rien d’autre à faire et pas grand monde contre qui s’énerver…

Bouma : Peut-être est-ce pour ça, que contrairement à vous, j’ai été charmée par ce village et son paysage hivernal… La découverte d’un nouveau lieu en dit beaucoup sur la personne en fonction des choses qu’elle retient. Le terme de refuge est bien trouvé en tout cas Sophie.

Solectrice : Quels passages vous reviennent où Jeanne et le décor semblent parfaitement s’accorder ?

Yoko Lulu : Je pense au moment où elle longe la mer, heureuse, laissant les vagues lui lécher les pieds, après sa dernière journée passée avec Alain.

Pépita : Sa vision du paysage et de cette station balnéaire change au fur et à mesure qu’elle s’attache à Bruno et Alain. Tant et si bien que la semaine de vacances vue comme un calvaire au début du séjour, elle regrette qu’elle soit passée si vite . Ces ados, j’vous dis !

Hashtagcéline : Celui-ci que je trouve très parlant de l’état d’esprit de Jeanne : « J’ai trouvé une petite niche entre deux rochers, bien humide, bien moche. Je m’y suis blottie et j’ai attendu. Au niveau de ma tête, coincée entre deux rochers, il y avait des algues noires et sèches, pleine de petites boules, ainsi qu’une boîte de jus en carton tout aplatie. Personne ne pouvait me voir. Le vent donnait en plein sur ma cachette. Le pluie tombait selon un angle parfait qui envoyait les gouttes en plein dans mon visage. Ma tête était dans le même état que la boîte de jus. Vide et aplatie »

Pépita : Parlons alors de cette rencontre avec Bruno et Alain. Bizarre ou pas du tout ? Vous l’avez ressentie comment ?

Solectrice : Grignotée par ce malêtre, tourmentée par sa rage, agitée par les bourrasques de mauvaise humeur, Jeanne semble se laisser gagner par une folie qui pourrait l’adoucir, la sauver. Alors, elle entre dans un autre univers, absurde, mais plus simple, doux et accessible comme on enfouit la main dans le sable et qu’on laisse filer les grains en ouvrant les doigts. Je me suis laissée emporter par cet échange surprenant mais bienvenu dans cette grisaille.

Yoko Lulu : Le jour où ils se sont rencontrés -Jeanne marchait dans la rue quand elle s’est sentie observée, elle s’est retournée et a aperçu deux garçons au look rétro, elle s’est alors enfuie- m’a paru plutôt réaliste, même si certains détails clochaient un peu : leur style, le fait qu’elle soit passée devant eux sans les voir. Et pour parler plus précisément de leur relation, la tournure qu’elle a prise m’a beaucoup déstabilisée. Je ne m’attendais pas à ça et espérais une explication plus rationnelle. Malgré tout, cette relation a eu du bon sur Jeanne et lui a permis de voir ce qui l’entoure d’un autre regard, comme ce village déserté ou même ses parents.

Pépita : Pour ma part, j’ai particulièrement adoré les passages de leurs premières rencontres, même si tu le soulignes à Raison Yoko Lulu, certains détails clochent. Leurs dialogues sont savoureux, leurs regards aussi sur ce qui les entoure, ce désœuvrement qui pourrait les faire couler, ils le rendent lumineux. Et là on découvre une autre Jeanne, qui se laisse engloutir par ses sentiments. On sent que c’est nouveau pour elle mais en même temps, elle s’y abandonne. J’ai trouvé que ce roman est une belle métaphore de la découverte amoureuse et du lâcher-prise que cela comporte.

Solectrice : La découverte amoureuse est en effet abordée avec pudeur. Le rythme du récit change aussi et on se surprend à attendre les rencontres pour en découvrir davantage sur ces frères.

Hashtagcéline : Bon, j’avoue que tout de suite je les ai trouvés bizarres, Bruno et Alain. Pourquoi? Je ne sais pas. Peut-être à cause de l’ambiance qui se dégageait de leur village et qu’ils avaient l’air d’être là, seuls, au milieu de nulle part. Je trouvais ça louche. Plus que leurs vêtements ou leur façon de parler, c’est le pourquoi de leur présence, ici, au même endroit, tout le temps, qui m’a mise mal à l’aise…Mais après tout, pourquoi pas. Comme Jeanne, ils n’avaient rien à faire de leurs journées.

Bouma : J’ai beaucoup aimé la relation qui existe entre les deux frères. Elle sonne juste. Leur relation à leur maison m’a beaucoup intriguée et je me suis longtemps demandée ce qu’ils pouvaient bien y cacher… Famille de fous ? Parents irritants ? Cadavres dans le placard ?

Solectrice : Entre la folie, la perception d’un malaise chez les habitants et les indices d’une autre époque, on bascule dans le fantastique ? Comment avez-vous ressenti ce glissement ?

Pépita : Oui, l’auteur apporte une part de fantastique ( je ne sais pas si c’est le bon mot mais je n’en ai pas d’autre) qui est déstabilisante -je te rejoins- mais en même temps la rationalité arrive avec le voile qui est levé sur une injustice. Ce roman oscille en permanence entre le réel et le fantasmé. Du moment qu’on l’accepte comme tel, sa beauté et son mystère sont époustouflants.

Yoko Lulu : Je me répète mais cela m’a vraiment déstabilisée. Je ne dirais pas que l’histoire relève du fantastique, plutôt que Jeanne est en quelque sorte folle.

Pépita : Ça ne m’a pas du tout effleurée la folie, mais alors pas du tout. Puisqu’au final il y a une explication. Après on y croit ou pas du tout. Mais certains faits sont tangibles et raccord avec la mutilation du paysage qui elle est bien réelle et la maison aussi. Mais je ne veux pas trop en dire au risque de spoiler.

Hashtagcéline : Moi non plus, je n’ai jamais songé un seul instant que Jeanne puisse être folle. Des éléments bien réels nous l’indiquent. C’est juste qu’il faut se laisser porter par ce côté un peu étrange et irréel. Mais je comprends aussi que cela puisse être déstabilisant.

Bouma : Tout à fait d’accord avec Céline, j’ai adoré ce côté « parallèle » que je n’avais pas vu venir (mais les prénoms auraient du me mettre la puce à l’oreille). Je n’avais pas vu le rapport à la folie, mais je comprends Yoko Lulu que tu es pu y lire autre chose que moi. C’est d’ailleurs une des forces de ce roman, à mon sens. Chacun peut y trouver un écho différent en fonction de sa propre vie.

Solectrice : J’aime bien ton hésitation sur les mots, Pépita, car le passage de l’investigation à la relation passionnelle n’est pas évident à caractériser. On accepte en effet cette double narration car elle nous transporte facilement et que les malaises se trouvent aplanis. Deux histoires de sable qui sont finalement soufflées par le vent, entre mirage et dessin fugace tracé sur la plage.

Pépita : En fait, pour préciser ma pensée, j’ai plutôt vu ce roman comme une invitation à accepter le merveilleux qui peut parfois surgir dans nos vies. Jeanne, cela la transforme. Elle repart avec ce jardin en elle. Ce secret. Par-delà ses parents. Elle en avait besoin pour exister par elle-même non ?

Hashtagcéline : J’ai trouvé que c’était vraiment bien amené. Et j’ai adoré ça! J’aime ces roman qui justement l’air de rien vous emmènent là où vous ne vous y attendiez pas. Benjamin Desmares y parvient merveilleusement bien tout en abordant un thème très fort avec ce village complètement défiguré par des constructions immenses et inutiles. Ce côté fantastique ne m’a pas du tout gênée, bien au contraire. C’est pour moi toute la force de ce texte ! Cela le rend très émouvant et apporte une dimension supplémentaire très intéressante.

Solectrice : Une histoire pas si sombre au final ?

Pépita : Non un roman pas si sombre en effet, mais plein d’espoir sur notre capacité à grandir.

Bouma : En fait, pour moi, elle ne l’a jamais été. Donc je ne dirais pas « au final ». Il y a parfois des moments dans la vie où l’on peut dire qu’ils font « date », qu’il y a un avant et un après. Pour moi, c’est à ça que fait référence Benjamin Desmares. Son héroïne est revenue changée et elle seule sait pourquoi, ce qui rend cette expérience d’autant plus précieuse.

Yoko Lulu : En le lisant je le trouvais au contraire bien sombre, mais finalement en y repensant je décèle un grand côté poétique et plus léger.

Hashtagcéline : Pour moi, cette histoire est loin d’être sombre. Elle est même plutôt optimiste. Jeanne, durant ces quelques jours, a grandi et pris conscience de beaucoup de choses. Elle a connu une aventure hors du commun qui, je pense, va avoir changé son regard sur ses parents et le monde qui l’entoure. Donc non, même s’il y a un côté assez triste et dramatique, c’est aussi une très belle histoire qui se termine comme on veut bien la prendre. Et aussi avec une note d’humour, celui de Jeanne.