Lecture commune – La fourmilière de Jenny Valentine

A l’occasion du Prix Farniente (prix littéraire organisé en Belgique), j’ai découvert cette petite pépite !  Des quatre titres proposés dans l’excellente sélection 13 + (Terrienne de Jean-Claude Mourlevat, Premier chagrin d’Eva Kavian, EPIC de Konor Kostick), La Fourmilière est mon préféré.  Une histoire qui parait banale de prime abord mais qui recèle un espoir infini en l’humanité.  Ensemble, malgré nos différences, on est les plus forts du monde !  Je n’ai donc pas hésité à la proposer en lecture commune à mes comparses d’A l’ombre du grand arbre…  Pépita Méli-Mélo de livres..., Bouma Un petit bout de bib, Drawoua Maman Baobab et Carole 3 étoiles ont intégré avec joie La colonie…

Céline Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait LIVREsse : Un petit résumé pour commencer ?

Pépita : Au 33, Giorgiana Street, dans un quartier peu réputé de Londres, vont se mêler plusieurs destins : Bohémia, dite Bo, dix ans, vient d’arriver avec sa mère Cherry, paumée, droguée, alcoolique…  Livrée à elle-même, la petite Bo va faire connaissance avec les autres locataires. Il y a Steve, le propriétaire, pas un mauvais bougre ; Mick qui va devenir très vite l’amant de Cherry ; Isabel, une vieille dame qui se mêle de tout et son vieux chien Paillasson et Sam, un jeune homme de 17 ans qui vient d’arriver lui aussi. De fil en aiguille, on va apprendre qu’il traîne un très lourd secret…

Bouma : Rigolo comme on s’attache différemment aux personnages. J’aurais commencé mon résumé par : c’est l’histoire de Sam, jeune adolescent fugueur, qui vient d’arriver à Londres. Il trouve refuge au 33, Giorgiana Street, où le propriétaire s’avère peu regardant de son âge en échange du loyer en temps et en heure. Lui qui cherche la solitude, elle sera de courte durée parmi les habitants hauts en couleurs de cet immeuble pas comme les autres..

Drawoua : Je rejoins Bouma, je commence par Sam. Fugueur de 17 ans. Il est le protagoniste principal, c’est autour de lui que la narration se joue. On ne sait pas à quel point jusqu’à ce que Bohemia entre dans sa vie. Et c’est bien l’incipit du roman : « J’ai aperçu une fille, une gamine. Ce n’est pas ici que tout a commencé, mais c’est une bonne entrée en matière« . Je, c’est Sam, le narrateur de ce premier chapitre. La petite fille, c’est Bohemia. Bo, narratrice du second.

Carole : J’ajouterais que dans cet immeuble londonien aux appartements petits et délabrés, chacun a sa place, chacun sa vie, chacun ses troubles. Mais ensemble, ils forment un tout : comme une fourmilière…

Céline : Que pensez-vous de la couverture ?  Rend-elle hommage au contenu ?

Pépita : La couleur est bien flashy, c’est le moins qu’on puisse dire ! J’ai essayé de trouver dans les visages les protagonistes de l’histoire, mais j’avoue que ça ne fonctionne pas très bien en ce qui me concerne. J’y vois plutôt des petits visages comme des petites fourmis, en hommage au titre. Ceci dit, je ne sais pas vraiment si c’est le but recherché. Globalement, je trouve que les couvertures de la collection Médium ne sont pas toutes des réussites…  Ce qui est sûr, c’est que l’envie de lire ce livre ne m’a pas du tout été donnée par cette couverture.

Bouma : Pour moi, elle était complètement rédhibitoire. Si vous ne m’aviez pas convaincue, je n’aurais surement jamais ouvert ce roman.
En ce qui me concerne, la couverture est vraiment un élément essentiel dans mon choix de livre. Et franchement, celles de l’École des Loisirs sont rarement mes préférées… C’est d’ailleurs fort dommage car leurs textes sont toujours de grande qualité.

Drawoua : La couverture m’a attirée oui. Par contre je ne la trouve pas spécialement représentative de la narration. Qui est qui, d’ailleurs ? Est-ce qu’on s’y retrouve vraiment ?

Carole : Ah moi j’ai pensé tous ces visages comme autant de fourmis ! Avec toute la palette des expressions du visage… du coup impossible de reconnaître les personnages du roman. Pour être honnête, quand je choisis un roman, je m’attarde peu sur la couverture. Ce n’est pas la même attente que pour un album. Pour le roman, la 4ième de couverture, hors recommandation ou conseil de lecture, c’est elle qui guide mes pas de lectrice ou alors bien souvent simplement le titre, voire l’auteur(e).

Céline : Les avis sont partagés en ce qui concerne la couverture…  En est-il de même pour le contenu ?  Coup de coeur ou coup de griffe ?

Pépita : Pour ma part, un gros, gros coup de cœur ! Je l’ai lu en vacances, en août dernier, il est passé entre toutes les mains à la maison et c’est unanime. La construction est très bien faite : on rentre dans cet immeuble par le biais de chaque personnage, comme si le lecteur toquait lui-même à la porte et disait : et vous, vous êtes qui dans l’histoire ?.
Au début, aucun lien apparent entre eux. Sauf pour Sam et Bohémia : on sent bien que pour ces deux-là, le lien est différent dès le début. Comme dans une fourmilière, on découvre peu à peu une réalité bien plus complexe qu’il n’y parait à première vue.

Bouma : Pour moi ce fut une jolie lecture, de celle qui vous emporte dans la vie des personnages, vous joue la réalité de la vie. Je ne pourrais cependant pas la qualifier de coup de cœur. Il m’a manqué le « petit plus » indéfinissable qui vous fait garder cette lecture bien au chaud au fond de votre cœur et dont vous êtes capable de reparler bien longtemps après.

Carole : Comme Bouma, j’ai beaucoup aimé ce moment de lecture. J’avais plaisir à retrouver chaque personnage le soir pour clore mes journées. Envie de connaître la suite des aventures, de voir se tisser les liens, parfois très forts, et de savoir la fin ! Donc moment agréable et belle découverte.

Drawoua : Gros coup de coeur. J’ai même déjà fait un passage éclair en librairie pour acheter un nouvel exemplaire et l’offrir !

Céline : Quels sont pour vous les points forts de ce roman ?
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Pépita : Ce roman est remarquablement bien construit : une fenêtre qui s’ouvre sur chaque personnage, agrandie de plus en plus pour nous en dévoiler davantage sur chacun, ses traits de caractère, ses parts d’ombre, ses manies…  Et puis l’étau se resserre entre eux, ils deviennent de plus en plus proches, s’évitent à nouveau, se cherchent encore jusqu’au secret de Sam qu’on pressent et dont la révélation monte crescendo…  Tout se met en place jusqu’au dénouement final. Le lecteur bouge les pièces du puzzle, échafaude des hypothèses, se perd, renoue le fil et est finalement mené jusqu’au bout. La psychologie des personnages, servie par une belle écriture, est très bien étudiée aussi : leur solitude qui devient leur solidarité.
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Carole : Rien à redire Pépita, très bien dit ! J’ajoute seulement la qualité de la traduction, spécialité s’il en est de l’Ecole des Loisirs. Quand je lis un roman anglophone, je sens tout de suite si la traduction est juste, et là bingo ! C’est fluide et bien écrit, et ça c’est suffisamment rare pour être souligné.
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Bouma : Il est difficile de répondre après Pépita… J’ai aimé l’ambiance générale de ce livre, la détresse de ses habitants, la volonté d’Isabel, vieille femme isolée, de recréer du lien quand les autres n’en veulent pas. J’ai aimé ne pas connaître le passé de Sam, son attachement à la solitude, et puis au fur et à mesure son attachement à Bo. Le ton est juste et donc forcément touchant.
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Drawoua : Bien sûr, il y a l’histoire, mais elle ne fait pas tout. La fluidité du texte, sa construction, l’attachement qui se crée entre les personnages, mais aussi entre les personnages et le lecteur sont des points forts du roman. Il y a un petit côté Ken Loach (néanmoins optimiste) qui se dessine aussi et qui n’est pas déplaisant.
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Bouma : Peux-tu expliquer le « côté Ken Loach » ?  Je ne connais pas ce réalisateur.
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Drawoua : Le cinéma de Ken Loach est totalement immergé dans le réalisme social britannique, avec, contrairement à Jenny Valentine, une pointe de pessimisme et peut-être de déterminisme qu’on ne sent pas chez notre auteure. C’est le côté tableau des habitants de l’immeuble, tout en bas de la classe sociale, qui m’y fait nettement penser. Le quartier est situé dans les bas-fonds londoniens, l’immeuble est indécent, on paye le loyer à la petite semaine, le propriétaire n’est pas regardant, peut-être parce qu’il ne veut pas savoir… Les portraits de personnages ne sont pas forcément reluisants. Cherry, la mère de Bo, notamment, est loin d’être clean. Elle traîne un lourd passé derrière elle et son présent n’a pas l’air bien glorieux. La différence entre Loach et Valentine, c’est certainement que Loach aurait envisagé un point de bascule peut-être catastrophique quand l’auteure de La Fourmilière a plus foi dans les relations humaines.
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Céline : Eclairage intéressant Drawoua !  Pour ma part, c’est justement cette note d’espoir qui m’a particulièrement plu.  Une note d’espoir double puisque l’auteure démontre par ce récit, en un, que l’union fait la force et, en deux, que chacun a droit a une seconde chance !  Puisque tu parles des habitants de l’immeuble, lesquels vous ont émue, fait sourire, énervée, … ?
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Carole : Une fois n’est pas coutume, j’ai beaucoup aimé le personnage de la petite fille Bo : sa répartie, son recul parfois, son intelligence émotionnelle,  ses réflexions sur le monde adulte et cette façon qu’elle a d’arrondir les angles avec sa mère. Et puis, Isabel, cette bonne femme un peu bourrue, maternante avec tous les habitants, parfois sans gène mais qui malgré tout crée du lien entre tous. Ce serait elle la reine des fourmis.
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Céline : Pourquoi « une fois n’est pas coutume » Carole ?
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Carole : Parce que je  » m’attache  » plus souvent aux enfants qu’aux adultes.
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Pépita : Tout comme Carole, je me suis beaucoup attachée à Bo et puis peu à peu, en la découvrant mieux, Isabel, mais j’avoue qu’elle m’a un peu exaspérée par moments ! Mais je me suis aperçue que sa curiosité insistante partait finalement d’un bon sentiment : mettre la personne face à ses responsabilités (ce qui est surtout valable pour Cherry, la maman de Bo). Je me suis aussi beaucoup attachée à Sam : ce personnage évolue, il est touchant de sincérité, sa carapace finit par se fendre pour aller à l’essentiel.  Il grandit.
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Bouma : Pour ma part, j’ai vraiment été touchée par le personnage de Sam, à la fois adolescent pur souche et déjà adulte. Sa détresse évidente dont on ne connaît pas l’origine m’a intriguée autant que Bo et Isabel, qui sont, disons le bien, de belles petites fouineuses. Sam est blessé, torturé, et a surtout envie d’être seul avec ses problèmes. J’ai retrouvé en lui la quintessence de l’adolescence : un mélange de cris de détresse et de refus d’aide simultanés. Lorsqu’il prend la parole dans le roman, c’est toujours un mélange de son passé, de son présent et d’un essai de futur, une façon bien à lui de concevoir la vie.
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Céline : L’auteure alterne les points de vue.  Est-ce un plus ou un handicap selon vous ?
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Carole :  Perso, j’ai adoré la double narration alternée de Bo et Sam. Je l’ai trouvée très bien menée, fluide, quasi naturelle en fait. Ils se complètent, se prolongent, se mêlent avec complicité tant dans la forme que dans le fond. C’est parfois un risque l’alternance des points de vue, mais ici c’est une réussite totale je trouve.
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Pépita : Oui, cette narration est extrêmement efficace : comme dans une fourmilière, il y a des va-et-vient, des reculs, des avancées, des tergiversations, mais au final, c’est au service de l’histoire, qui mine de rien, se précise et s’imbrique comme un tout, à travers les voix alternées des personnages. On ne perd jamais le fil.
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Drawoua : La narration est très fluide et le récit porté par deux personnages principaux qui deviennent narrateurs en alternance avec une focalisation interne fonctionne parfaitement.
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Bouma :  Comme mes comparses, je trouve cette narration alternée très bien faite, surtout que les deux protagonistes sont loin d’avoir le même âge (Sam a 17 ans et Bo, 10). L’auteur arrive à rendre crédible les deux paroles, leurs façons de penser, leurs manières de bouger. Par contre, je pense qu’un adolescent (public estimé de ce livre) aura peut-être plus de mal à s’attacher à la voix de la fillette, car elle lui sera plus distante. Je ne sais pas, je me questionne.
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Carole : Pas nécessairement Bouma. Je trouve que malgré son jeune âge, la petite Bo est très mature et cohérente dans ses réflexions. Elle a grandi seule et vite, trop peut-être, mais du coup elle se questionne avec pas mal de recul, elle maîtrise assez ses émotions et les actions qui en découlent, non ? Du coup, je me dis qu’un lecteur adolescent pourrait bien aussi  » adhérer  » à sa vision des choses.
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Bouma : Et oui Carole,  Bo est très mature. Mais pour bosser en bib, je peux t’assurer que pour certains ados entre la couverture bof et la 4ème de couv qui indique que l’un des personnages principaux a 10 ans, c’est rédhibitoire. Ils passent à côté d’un beau texte et c’est fort dommage…
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Pépita : Je rejoins Bouma et Carole : Bo est très mature, presque trop pour son âge…  mais c’est vrai qu’un ado normalement constitué n’irait peut-être pas spontanément vers cette lecture – et pour employer notre jargon à la mode – une médiation est nécessaire.
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Carole : Je me doute… peut-être plus pour les pré-ados alors ? Ca rejoint un peu le débat sur l’âge.
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Pépita : Exactement ! Chez nous, seules mes filles l’ont lu (11 et 13 ans) et ont adoré et mes garçons n’en voulaient absolument pas ! (sauf mon mari qui a beaucoup aimé) Pourtant ce Sam…  Il y a aussi encore très prégnant ce clivage fille/garçon, c’est dingue !
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Céline :   L’ai récemment fait lire à mes élèves de 13 ans.  Ils ont davantage été perturbés par la voix narrative plurielle que par le jeune âge de Bo.  D’une part, elle est très mature et, d’autre  part, dans cet immeuble, on trouve un peu de tout en âges comme en personnalités…  C’est ça, je trouve, qui fait la richesse de cette fourmilière !
Sans en dévoiler trop, peut-on dire qu’il s’agit aussi d’un roman à chute (dont le retournement final crée un réel effet de surprise chez le lecteur)  ?
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Pépita : En ce qui me concerne, pas vraiment. L’adulte que je suis et assez grande lectrice, comme vous toutes, a fini par percevoir des éléments de réponse, y compris à la fin quand le rythme s’accélère et que toutes les pièces de puzzle trouvent leur place. Ceci dit, c’était très agréable de vérifier ses hypothèses à quelques détails près. Par contre, pour le public auquel il est destiné, roman à chute, je pense que oui. J’ai demandé à mes filles et elles ont été bluffées jusqu’au bout.
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Carole : Oui Pépita, je n’aurais pas mieux dit ! Les secrets chuchotés depuis le début du roman finissent par éclater au grand jour. Même si le procédé est connu, les révélations font tout de même leur effet au sein de cette fourmilière !
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Céline : Sans en avoir l’air, ce livre touche à de nombreux thèmes !  Quels sont les 3 premiers qui vous viennent spontanément à l’esprit ?  De quelle manière l’auteure les aborde-t-elle ?
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Carole : Je dirais : la solitude, la solidarité et le la nature humaine. L’auteure l’exprime par le fait que chaque individu solitaire est confronté à un moment à sa propre nature, et que la solidarité crée du lien entre chaque individu.
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Bouma : La déchéance, la famille et la pauvreté : tout cela avec le seul personnage de Cherry, la mère de Bo. L’auteure ne l’a pas avantagée : junkie qui enchaine les hommes auxquels elle rattache sa vie. On sent en elle une femme devenue mère par obligation plus que par désir. Le fait qu’elle soit capable d’oublier son enfant m’a fait mal au cœur, même si je sais que ce genre de situation peut être réelle.
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Pépita : Difficile de répondre après ces excellentes analyses ! J’ajouterai : le poids de la honte, l’importance de la parole et la force de l’amour. Honte du secret de Sam, qui l’isole dans une fuite en avant destructrice, délivrance par la parole (Isabel – la plus âgée – et Bo – la plus jeune – recollent les morceaux par touches successives de ces âmes perdues : Cherry et Sam) et force de l’amour : quand la parole se délivre, l’amour peut éclore pour tendre au pardon. Il se dégage de cette histoire finalement tragique une belle issue transcendée par tous ces éléments.
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Carole : C’est joliment dit ça ! Suis d’accord avec toi : la parole délivre de la colère ou de la honte, et la parole permet le pardon !
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Drawoua : Tout est dit par mes homologues, dans l’ordre dans lequel j’aurais aussi placé les thèmes.
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Céline : J’ajouterais celui du harcèlement scolaire vu du côté du harceleur qui regrette son geste mais ne trouve pas lui-même la solution pour s’amender…
Une phrase, un passage à partager ?
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Pépita : J’aime tout particulièrement les dialogues entre Bohémia et Sam, et particulièrement celui situé au milieu de l’histoire (pp.155-159) où ils se connaissent déjà assez pour se confier un peu mais pas suffisamment pour tout se dire. Bohémia a visé juste dans un des aspects du secret de Sam et il le sait. Il se livre un peu à elle, ils jouent au chat et à la souris mais on perçoit une confiance entre eux, sans doute liée à l’enfance. Le lecteur est heureux pour eux : ils se sont trouvés une petite fenêtre et leurs remarques sur leur situation sont touchantes de lucidité, je trouve. C’est à la fois simple et juste.
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Carole :  Pas de passage particulier à citer, juste un ressenti : la chaleur des liens humains.
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Bouma : Je citerais Sam, qui en toute fin d’un chapitre, imagine une lettre à sa mère :

« Dans ma tête, j’ai écrit une lettre :
Chère maman,
Comment vas tu ?
Je vis avec une bande de cinglés.
« 

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Drawoua : C’est vrai que cette citation est pas mal. Quand on sait, on la décode. Quand on ne sait pas, on se dirait bien que l’enfer c’est les autres. Je la compléterai donc avec le passage dans lequel il est le narrateur et Bohémia vient lui dire qu’elle part. Lui, il se rallonge sur son lit. N’agit pas. Ne s’endort pas non plus. Il pense qu’il est quelqu’un de mauvais, à un point qu’on n’imagine pas. Que cela lui semble flagrant maintenant mais qu’il a mis trop de temps à s’en apercevoir.  Il se relève, sort à proximité d’une cabine téléphonique, est à deux doigts d’appeler Max. Et ne le fait pas finalement. Quand il rebrousse chemin, c’est pour aller frapper à la porte de Bohémia. La narration bascule. Chapitre 14.
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Carole : Je rebondis sur la réflexion de Sandra : l’enfer c’est les autres, oui car cet immeuble, cette fourmilière, c’est un huis-clos. Chacun est le bourreau /révélateur de l’autre.
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Céline : Ah ! marrant !  Tout le long de ma lecture, j’ai également pensé à ça.  A part quelques sorties extérieures au début et à la fin, ainsi que quelques balades dans Londres, tout se déroule à Georgiana Street, microcosme  que nous observons avec la curiosité d’ethnologues avec la question du docteur Bernard O. Hopkins en tête : ensemble, vont-ils réussir à soulever des montagnes ?  Ce livre pourrait d’ailleurs très bien s’adapter en pièce de théâtre… Pour ce qui est de vos extraits (très touchants, surtout celui de Drawoua qui m’a mis les larmes aux yeux), ils révèlent tous à quel point Jenny Valentine, sous couvert de nous raconter une histoire d’apparence banale, arrive à nous toucher au plus profond de notre humanité.  C’est aussi pour cette raison que je vous ai proposé cette lecture.  La plume de l’auteure m’a embarquée dès les premiers mots.  De mon côté, j’aime beaucoup cette phrase :
« Si tu savais à quel moment ta vie allait commencer à dérailler, est-ce que tu arrangerais les choses avant qu’il soit trop tard ? »
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Pour conclure, peut-être d’autres titres de cette auteure à proposer ?
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Pépita :  Ce livre a été nominé pour le prix sorcières en 2012 catégorie Romans ados, ce n’est pas pour rien ! J’envisage de lire Ma rencontre avec Violet Park dès que j’en aurai le temps…  Elle a aussi écrit une petite série beaucoup plus légère et pour une tranche d’âge plus jeune : Ma petite sœur chez Gallimard jeunesse en Folio cadet (4 titres sortis dont le dernier en janvier 2013 : Ma petite sœur et moi, L’anniversaire de ma petite sœur, Ma petite sœur et moi en vacances, Ma petite sœur et le bébé). Des tranches de vie entre la narratrice et sa petite sœur Coco.

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Bouma : Merci à toutes pour m’avoir entrainée dans cette Lecture Commune sans laquelle je serais passée à côté d’un beau moment de lecture.
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Céline : Merci à vous quatre !  Finalement, A l’ombre du grand arbre, c’est également une fourmilière !  C’est sûr, ensemble et avec vous, nos lecteurs fidèles, nous pouvons soulever des montagnes !
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Pour aller plus loin:
* les billets de :
Drawoua Maman baobab
* un autre titre de l’auteure :

Lecture commune – Le Tourneur de Page

La dystopie est un genre à la mode…  que les jeunes et les moins jeunes adorent !  Aussi, conseillée par Gabriel de La mare aux mots, j’ai eu la curiosité et l’envie de découvrir cette saga de Muriel Zürcher.  Et je n’ai pas été déçue !  J’avais trouvé mon nouveau Harry Potter.  Cerise sur le gâteau : ce succès était partagé par mes comparses d’A l’ombre du grand arbre !  Aussi, nous nous sommes retrouvées ici avec plaisir pour partager cette lecture.  Au rendez-vous, Carole de 3 étoiles, Dorota des Livres de Dorot’, et Kik du blog Les lectures de KikPour couronner le tout, l’auteure a bien voulu répondre à quelques-unes de nos interrogations (à la fin du billet).

Céline : La première fois que j’ai lu le titre de la série de Muriel Zurchër, m’attendant à un récit dans l’univers des livres, je me suis dit :
« Ben !  Ca commence bien, ils ont oublié le « s » à pages ! »
Ma lecture m’a prouvé que j’avais tort…  Alors, pourquoi ce titre : « Le tourneur de page » ?

Kik : Moi j’ai trouvé la signification dans le tome 2. Lorsque le projet du Tourneur de page est expliqué plus en détail.  Il veut tourner la page. Dans cette expression, il n’y a pas de S à page, et je pense que le titre vient de cette expression.

Dorota : Pour être franche, le titre ne m’a pas dérangée…  C’est le résumé qui m’a interpellée et comme j’aime la dystopie…  C’est en cours de  lecture que je me suis dit que c’était évident… être heureux tout le temps, tourner LA page, l’explication est venue après.

Carole : J’ai cru exactement la même chose que toi Céline en découvrant le titre ! Mais une fois la première page tournée, j’ai compris que je ne pourrais m’arrêter qu’à la fin…  et c’est exactement ce que j’ai fait ! Je n’avais pas lu de dystopie depuis 1984 de George Orwell et Fahrenheit de Ray Bradbury, donc autant dire que le niveau était bien élevé dans ma représentation de ce genre littéraire. Et je n’ai pas été déçue…  J’ai assez vite compris ce que le Tourneur de page représentait alors et pourquoi ce titre.

Céline : Evoquons un peu plus le « pitch » de cette série…  Sous la Bulhavre, le tourneur de page a créé une nouvelle société d’une ennuyeuse perfection.  Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Kik : Pour ceux qui baignent dans la perfection, il ne semble pas que l’ennui soit ce qu’ils ressentent. Ils sont canalisés, programmés, formatés, ils ne s’en rendent même pas compte. Par contre, pour tous les autres qui sont sortis du système, c’est une autre histoire.

Céline : Par ennuyeuse perfection, j’évoquais justement cette vie réglée comme du papier à musique où tout est réglé dans le moindre détail (jusqu’aux barbecues à organiser avec les voisins).  Pire, avec la misphère greffée à la naissance sur le nombril de chaque habitant de la Bulhavre, les tourneurs de page manipulent les émotions et effacent la douleur, la tristesse ou le malheur.  Les habitants sont ainsi privés de leurs souvenirs, de leurs émotions, de ce qui fait leur humanité…
Au fait, pouvez-vous m’en dire un peu plus sur cette histoire ?

Carole : C’est une histoire de pouvoir : pouvoir pour contrôler, régir, façonner, canaliser, diriger… Mais qui dit pouvoir, dit contre-pouvoir : contre-pouvoir pour rêver, vivre, lutter, avancer, comprendre. Dans un monde aseptisé, des enfants et des adultes vont mener leur propre quête afin d’échapper à l’ordre établi. Et comme toute quête, il y aura des péripéties, de l’aventure, des rencontres, des liens forts, de la peur, des rires et des larmes, de l’affrontement et qui sait…  peut être une vie meilleure au bout puisque choisie, non plus subie.

Kik : Tout commence par un accident. Un enfant désobéit. Il va à l’encontre d’une simple règle d’heure de réveil. La misphère, implantée dans son nombril, qui régit ses humeurs et sa perception du monde réel, se casse. Il est alors le témoin d’évènements dont il ne devrait pas être conscient normalement. Sa mémoire aurait dû être effacée comme celle des autres membres de sa famille, mais l’absence de sa misphère change tout. Quel est ce monde dans lequel on peut faire disparaître des gens ? Qui dirige ces hommes manipulateurs ?
D’un quotidien réglé minutieusement, le héros se retrouvera projeté dans un monde dangereux où il est difficile de savoir de quoi demain sera fait.

Dorota : Pas grand chose à ajouter… Carole et Kik décrivent l’essentiel.  C’est justement cet éveil de la conscience qui fait le départ de l’aventure! L’aventure où on ne peut plus « tourner la page » sur la vie qu’on veut nous voler par formatage… Au contraire, on tourne les pages du livre pour en savoir plus.

Céline : Outre le suspense lié à une intrigue bien ficelée, quels sont à votre avis les ingrédients qui expliquent cet effet « page turner » ?

Carole : Je crois que les personnages y sont également pour beaucoup ! On s’attache à leur personnalité, on doute comme eux, on rêve avec eux, on a peur pour eux : l’identification pour ma part s’est faite immédiatement, surtout avec Alkan, Tahar et Artelune. Et puis il y a aussi le style et l’écriture : les fins de chapitres, le rythme, les dialogues. Tout nous embarque et nous pousse à continuer la lecture.

Kik : L’univers décrit est « mauvais », une organisation opprime les habitants et réduit presque à néant leurs libertés. Pourtant, j’ai eu envie de savoir comment et pourquoi. C’est pour cette raison que j’ai continué encore et encore à tourner les pages du premier tome. Pour le deuxième tome, il s’agissait plutôt d’une envie de découverte d’un nouveau monde plus sauvage, et puis je voulais savoir comment les héros allaient s’en sortir.
Pour le troisième tome, je souhaite savoir ce qui suivra le chaos.

Dorota : La fraîcheur des personnages, leur engagement dans cette cause hors du commun… En plus, souvent, j’oubliais que ce livre est une dystopie. Je me suis retrouvée dans un récit d’aventure, d’amitié, d’amour naissant, le tout mené tambour battant ! Une belle histoire avec un rythme effréné.

Céline : A propos des personnages, l’auteur nous offre une galerie riche et variée : garçons, filles; jeunes et moins jeunes; « bons », « mauvais »; …  Quels sont ceux que vous retenez et pourquoi ?

Dorota : J’aime beaucoup Artelune. Curieuse, franche, indépendante, pleine d’énergie. Tahar aussi, avec sa soif de dessiner, une passion inassouvie, vu les conditions sous la Bulhavre. La vieille dame, Liriana, m’a impressionnée par sa résistance, son intégrité, sa détermination pour vivre  une vie différente de celle qui lui a été imposée.
Pour finir, j’ai adoré le personnage d’Iriulnik, LA méchante de l’histoire. On la déteste dans le premier tome, le deuxième apporte pas mal de révélations sur ce personnage…  Bonne ou mauvaise, Iriulnik est un pilier de cette aventure. Un personnage très abouti et complexe.

Carole : Exactement comme Dorot’ ! Artelune remporte mon prix du chouchou : pleine de répartie, courageuse, déterminée, entraînante : j’adore !

Dorota : Et toi Céline, tes petits préférés dans ce livre ?

Céline : Pour moi aussi, les personnages féminins remportent la palme : Artelune, Liriana, Iriulnik…  Toutes trois des personnages avec des caractères bien trempés.  Dans le 2e tome, c’est l’évolution de la « méchante » de l’histoire qui m’a davantage tenue en haleine.  Incroyable quand même son parcours d’enfance, effrayant même !  Côté masculin, je donnerais ma voix à Olius, l’Abominable, qui les suit et ce malgré des croyances et un mode de vie totalement différents !
Et toi, Kik ?

Kik : Je réfléchis depuis deux jours à cette question, et je me suis rendue compte que pour ces romans je n’ai pas de personnage préferé. Il n’y en a pas un qui sort du lot, je suis intéressée par le devenir de tous les personnages, aussi bien les gentils que les méchants.

Céline : C’est vrai Kik !  L’auteure n’en bâcle aucun et tous nous intéressent.  Cela doit être lié au fait qu’elle change constamment de point de vue et qu’on peut suivre tour à tour l’évolution de l’un puis de l’autre…  Cette façon de construire le récit vous a-t-elle plu à vous aussi ?  Et tant qu’on parle de style, que pensez-vous de la plume de Muriel Zürcher ?

Kik : Il y a quelque chose d’haletant dans l’écriture de Muriel Zürcher, le récit embarque le lecteur toujours plus en avant. On ne s’ennuie pas. Toutefois, le récit prend son temps.  Je ne sais pas trop comment expliquer cette dualité. Tout ne se passe pas en une semaine, les héros parcourent de grandes distances. Le temps passe, les choses évoluent lentement. L’auteur précise régulièrement à quelle saison on se trouve, car le temps s’écoule en mois plutôt qu’en jour. Et pourtant, on a l’impression que tout défile, et qu’il existe une pression constante sur les jeunes héros.

Carole : Entièrement d’accord avec toi Kik ! C’est là toute la réussite de l’auteure : étendre l’intrigue sur le temps de façon à nous prendre dans les filets spontanément ! Et ça fonctionne ! On est suspendu à chaque dernier mot des chapitres dans l’impossibilité de s’arrêter ! Magie de la lecture !

Dorota : Que dire de plus? Pas de temps mort dans ce roman. L’aventure et le suspense sont là, tout le temps. On voyage, on frissonne, on s’inquiète pour la suite. Efficace et passionnant.

Céline : Toutes ces qualités de fond et de forme sont-elles présentes tant dans le 2e tome que dans le premier ?  Autrement dit, votre enthousiasme est-il toujours aussi intact ?  Attendez-vous avec impatience le 3e et dernier volet ?

Kik : J’ai ressenti la même envie de tourner les pages dans les deux tomes, par contre, j’ai été déçue par la fin du tome 2 (que je ne vous révèlerai pas ici ! of course !), qui est un peu trop théâtrale à mon gout. Je lirai le tome 3, mais je l’attends avec moins d’impatience que le 2 à la fin du tome 1.

Dorota : J’attends la suite avec la même frénésie que pour le deuxième tome.  Il a fini en feu d’artifice (comme l’a remarqué Kik), mais j’attends avec l’impatience la façon d’agir de ceux qui ont emporté la victoire. Des fois,  on a des surprises…  Et, en plus, l’enfance d’Iriulnik met du piment dans l’histoire (là, tout le monde a envie de découvrir le tome deux, allez-y, à vos bouquins !)

Carole : Comme Kik et Dorota, je me suis empressée d’enchaîner le tome 2. Il s’est passé 3 jours entre le tome 1 et le tome 2, ce fut long ! La fin du tome 2 m’intrigue beaucoup… J’ai très envie de découvrir le tome 3, avec un peu moins d’impatience pour être honnête. Je ne sais pas du tout à quoi m’attendre mais je suis convaincue que Muriel Zürcher saura de nouveau m’embarquer par son écriture !

Céline : Je pense que nous sommes un peu moins impatientes car, quelque part, même si l’auteure termine ce deuxième tome par de nouvelles questions, il s’agit quand même d’une conclusion.  Pour ma part, je me demande comment l’auteure va redémarrer l’histoire.  J’imagine mal par exemple que tout s’enchaine sans un certain laps de temps…  Peut-être allons-nous retrouver les personnages avec quelques années de plus !  Tiens, ce serait peut-être une question à poser à l’auteure !
Pour conclure, que diriez-vous aux jeunes pour les convaincre de lire cette série ?

Dorota : C’est une saga magique…  Dystopie, certes, les amateurs du genre seront comblés. Ceux qui n’aiment pas les récits de ce genre y trouveront leur compte également. Pourquoi? Tout simplement parce que ce livre est avant tout une grande aventure, remplie de situations inattendues, pleine d’humanité et de courage.

Carole : Je lui tendrais le livre en lui disant :
 » Fais attention, tu ne vas pas pouvoir t’arrêter ! Et si tu es en manque, j’ai aussi le tome 2 ! »
D’ailleurs c’est exactement ce que j’ai fait avec le fils d’une amie qui a 10 ans… Deux jours après dringgggggggggggg  » Il me faut le 2 !!!  » : MAGIQUE !

Kik : Tu as entendu ce qu’elles ont dit les autres filles ? Tu le prends, tu le lis et tu verras à la fin tu me demanderas de te prêter le tome 2 ! Allez file !
Bonne lecture !

Grâce à Gabriel, nous avons pu poser nos questions à Muriel Zürcher.

ALODGA : Combien avez-vous prévu de tomes ?

Muriel Zürcher : Trois. Le dernier sortira en octobre prochain.

ALODGA : D’où vous est venue cette idée de misphère dans le nombril ?

M. Z. : L’invention de la misphère vient de l’idée du récit lui-même : la misphère est là pour matérialiser l’emprise de la société sur chaque homme qui la compose. Au nom de l’intérêt général, on renonce à sa liberté et on cède le contrôle de son corps et de son esprit. Pire ! Tout le monde (ou presque !) accepte que ses propres enfants soient soumis à cette contrainte.  Ce « presque », c’est le cocon où s’épanouit le récit.

Le nombril m’a semblé le lieu de la greffe idéal. D’abord parce que, intuitivement, j’ai pensé que c’était une porte d’entrée crédible d’un point de vue physiologique. Je n’ai pas fait de recherches particulières : comme pour le reste des éléments techniques du récit, j’ai visé la vraisemblance plus que la vérité scientifique. Ensuite, parce que la portée symbolique du nombril est très forte : le fait de couper le cordon ombilical est le geste qui sépare le nouveau-né de sa mère et lui donne son autonomie. D’ailleurs, cette signification perdure bien après la naissance puisqu’on utilise l’expression « couper le cordon » à tous les âges de la vie. Donc, greffer  une misphère à l’emplacement du cordon ombilical, cela signifiait symboliquement le remplacement d’une dépendance à la mère par une emprise de la société.

ALODGA : Vous êtes-vous inspirée de vrais enfants pour construire vos personnages (notamment Artelune, Alkan et Tahar) ?

M. Z. : Artelune, Alkan et Tahar sont des personnages de fiction, mais je ne les ai pas construits.  À cette période, je réalisais des recherches pour écrire un documentaire sur les émotions. Et plus j’avançais dans ce travail, plus j’avais envie de basculer du côté de la fiction. Les deux frères, qui trainaient par là, se sont imposés à moi en même temps que l’idée fondatrice du récit : le fait qu’un gouvernement exploite les souvenirs et les émotions pour produire de l’énergie durable. Artelune est arrivée juste après : j’ai vite compris que l’histoire ne pourrait pas se faire sans elle !

ALODGA : Comment fait-on pour trouver une si diabolique Iriulnik ? Imagination ? De vraies personnes insupportables ?

M. Z. : Pour construire le personnage d’Iriulnik, je ne me suis pas inspirée d’un individu réel en particulier (ou sinon, je ne le dirais pas… je tiens à dormir sur mes DEUX oreilles !), mais j’ai aménagé à ma sauce le tableau psychiatrique d’une personnalité perverse narcissique. Pour le premier tome, je voulais que ce personnage soit l’archétype du méchant, sans aucun élément qui puisse l’humaniser. Sur la quatrième de couv, il est noté : « dès 11 ans » : il s’agissait de donner des repères clairs aux plus jeunes lecteurs. La personnalité d’Iriulnik se complexifie dans le deuxième tome : d’abord parce on découvre ce qu’elle a vécu pendant son enfance et que cela éclaire son comportement d’un jour nouveau, mais aussi parce qu’elle instaure une relation dérangeante avec la petite Piupy. Et Iriulnik réserve encore quelques surprises aux lecteurs du tome 3 !

ALODGA : Le tome 2 pourrait constituer une conclusion en soi même s’il se termine sur la question de l’après. Si vous êtes d’accord de lever un coin du voile, peut-on savoir comment vous comptez redémarrer l’histoire ? Peut-être allons-nous retrouver les personnages avec quelques années de plus ?

M. Z. : La structure narrative des trois tomes suit l’évolution politique de la Bulhavre. Dans le premier tome, Iriulnik et son armée de tourneurs conservent la mainmise sur l’organisation de la vie sous la Bulhavre et dans l’Outre-Monde. Le récit ne s’achève donc que partiellement : les héros ignorent  quel sera leur avenir, ni même s’ils réussiront à survivre. Ils ne peuvent faire confiance à personne puisque les tourneurs ont détruit ou chassé tous leurs appuis. Cette situation correspond à celle d’un opposant qui vit sous un régime dictatorial : seul ou en petit groupe, susceptible d’être arrêté à n’importe quel moment, incertain quant à son futur.

Dans le tome 2, les héros ont conduit la révolte. Ils ont retrouvé des repères : qui est qui, qui pense quoi. Ils sont sereins quant à l’avenir : enfin les principes et les valeurs auxquelles ils croient passent au premier plan. La fin fait écho à ce sentiment des héros : ça y est, ouf, le cauchemar est terminé. Alors,  l’histoire est bouclée… ou donne l’impression de l’être.

Sauf que la révolte n’est pas une fin, c’est une première pierre sur laquelle tout reste à bâtir. Et ce défi est loin d’être simple à relever, comme l’actualité de ce début d’année 2013 nous le rappelle. Dans le tome 3, les héros ne tarderont pas à voir les problèmes arriver…

Mais ce parallèle entre le découpage des tomes et  le fonctionnement politique de la Bulhavre reste à sa place : en toile de fond. C’est l’aventure et les relations entre les personnages qui  occupent le premier plan.

ALODGA : Rétrospectivement, trouvez-vous vos romans  » engagés  » ? Quels messages (éventuels) avez-vous désiré faire passer ?

M. Z. : J’écris des histoires avec ce que je suis : ma vie, mon expérience, mes préoccupations, mes interrogations, mes principes, mes convictions… Inévitablement, ces éléments résonnent dans mes récits, avec plus ou moins de force. Une trilogie offre plus d’espace qu’un court roman, donc ça finit par faire un drôle de vacarme dans le Tourneur de Page ! Mais mon objectif n’est pas de faire passer des messages.  J’écris des histoires, libre à chacun d’y lire ce qu’il veut.

ALODGA : Que pensez-vous de l’engouement des jeunes pour la « dystopie » ? Le Tourneur de Page s’inscrit-il dans ce genre littéraire qui a le vent en poupe ?

M. Z : Au moment de commencer l’écriture du Tourneur de Page, je connaissais peu la littérature jeunesse d’anticipation. C’était une erreur, bien sûr ; l’arrogance du débutant, probablement. Depuis, je travaille à rattraper mon retard. Si j’en crois les lecteurs au bagage théorique conséquent qui se sont penchés sur le Tourneur de Page, alors, oui, cet ouvrage s’inscrit dans le genre de la dystopie.  Je pense que les jeunes aiment ces récits d’abord parce qu’ils racontent de belles histoires riches en aventures et en émotion ! Mais aussi parce qu’ils font écho aux angoisses collectives qui traversent le monde : la peur du désastre écologique, la crainte de voir la démocratie remise en cause pour un système totalitaire qui rassure avec des certitudes, le sentiment que les connaissances et compétences qu’on acquière aujourd’hui ne seront peut-être pas celles nécessaires pour vivre demain.

ALODGA : Votre roman a une dimension écologique indéniable. Est-ce un domaine qui vous préoccupe ?

M. Z. : Comment ne pas s’en préoccuper ? Mais on se sent tellement désarmé, pris en sandwich entre l’ampleur du problème et les dérisoires petits gestes qu’on peut mettre en œuvre.

Hier, j’ai lu un article (1) dans lequel Paul Ehrlich (biologiste) parlait du déni des décideurs et des médias concernant l’évolution du climat et de celle de l’homme. Il précisait : «Nous estimons que la probabilité d’éviter l’effondrement de la civilisation globale n’est que d’environ 10%. Et nous pensons que, pour le bénéfice des générations futures, cela vaut le coup de se battre pour monter cette probabilité à 11% ».

Moi aussi, je joue l’autruche. Je continue à vivre.

(1) « Notre civilisation pourrait-elle s’effondrer ? Personne ne veut y croire. » article de Stéphane Foucart publié dans le supplément « culture et idées » du Monde du samedi 9 février 2013.

ALODGA : Lisez-vous vous-même de la littérature jeunesse ?

M. Z. : Oui, mais je ne lis pas que ça.

ALODGA : Que diriez-vous aux jeunes pour les convaincre de lire Le Tourneur de Page ?

M. Z. : Je suis nulle à ce petit jeu-là.  Je leur dirais peut-être d’aller lire vos blogs ?

Si vous n’êtes toujours pas convaincus, suivez son conseil…  judicieux 😉
Voici nos liens :
Pour le tome 1 :
Céline – Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait LIVREsse
Dorota – Les livres de Dorot’
Gabriel – La mare aux mots
Kik – Les lectures de Kik
Pour le tome 2 :
Céline – Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait LIVREsse
– Gabriel – La mare aux mots
Dorota – Les livres de Dorot’
Extra :
Une autre interview de l’auteur chez Gabriel de La mare aux mots

Un tout grand merci à Muriel Zürcher et à Gabriel pour leur collaboration généreuse.

Bonne lecture !

Lecture commune: Victoria rêve + Interview de Timothée de Fombelle

 Il y a peu, Timothée de Fombelle disait à Télérama, dans une superbe interview à l’occasion du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil 2012: « Le livre est un objet inégalable dans sa capacité à faire bouger le cerveau humain. Aucune drogue, aucun matériel électronique, aucun jeu vidéo ne peut à ce point s’imprimer différemment dans chaque cerveau, chaque mémoire, créer des étincelles et des ricochets avec des souvenirs pour chacun différents. »

Toi, Lecteur, qui lit ce billet, peut comprendre cela. Tu peux comprendre, en effet, qu’il n’y a objet plus puissant pour faire réagir les esprits que les mots. Les mots peuvent être plus puissants que les armes. Les mots ont forgé les plus grands discours de l’Histoire du monde. Les mots font rire et pleurer, vivre et mourir, voir, s’émerveiller, hurler, trembler, frissonner, grandir. Les mots font vibrer.

Victoria rêve est le dernier bijou de Timothée de Fombelle, dans lequel son héroïne capte cette force de la lecture, et bien plus de l’imaginaire. Là, l’écrivain réputé rend hommage à ce qu’il chérit : les livres et ses plus grands classiques, la force de l’imagination, l’aventure, la vie.

Face à ce petit roman, cette frêle mais puissante œuvre, Nathan a sauté sur l’envie de faire découvrir à trois autres lecteurs cette perle, et peut-être même cet auteur, pour ensuite, en parler.

Fombelle (de) Timothée - Victoria rêve

Nathan : Dans un premier temps, pourriez-vous me dire ce que vous pensez …

  • De l’aspect physique du livre pour ceux qui l’ont, du travail fait avec François Place ?
  • De celui du CD : connaissiez-vous cette collection audio, trouvez-vous le design plaisant, trouvez-vous le petit fascicule intéressant, … ?

Céline : Côté version papier, j’ai énormément apprécié cette couverture qui se déplie et offre au lecteur les livres qui constituent la ligne d’horizon de notre héroïne, Victoria. S’y côtoient avec bonheur des classiques comme des titres plus contemporains, comme par exemple Le combat d’hiver de Jean-Claude Mourlevat; Artemis Fowl d’Eoin Colfer; Les soeurs Wilcox de Fabrice Colin; etc. Une magnifique promotion de la littérature jeunesse !
Pour ce qui est du CD, le feuillet avec la petite interview de l’auteur est un plus. Mais au-delà de l’objet, ce qui m’a plu par dessus tout, c’est la lecture du texte par l’auteur lui-même ! Sa voix grave apporte encore plus de profondeur au récit…

Za : Allez, je l’avoue, c’est mon admiration pour François Place qui m’a amenée à découvrir Timothée de Fombelle et son Tobie Lolness. Et là encore, son travail m’épate ! La première et la quatrième de couverture se déplient en trois et deux volets recto-verso qui forment une bibliothèque, un genre de bibliothèque idéale, mêlant de vrais ouvrages à d’autres, qui pourraient presque être vrais, comme les Trois Cheyennes. Cette couverture fait partie intégrante de l’histoire qui va se dérouler et qui commence à exister, alors que le livre est encore fermé. Mention spéciale pour le papier de la couverture, qui met en valeur le dessin et qui est d’une grande douceur au toucher. Voilà comment j’aime les livres !

Pépita : Le CD, j’ai beaucoup aimé. Je connaissais cette collection, Ecoutez lire, mais je n’en avais pas encore écouté. Et je suis conquise. La voix de Thimothée de Fombelle fait vivre cette histoire d’une façon époustouflante. Pour moi, c’est une histoire magnifique en faveur de la lecture.

Gabriel : Je ne connaissais pas du tout cette collection, du moins je n’en avais jamais écouté. La pochette est plutôt jolie. Classique et en même temps ça ne fait pas vieillot. Le petit livret avec l’interview de Timothée de Fombelle est intéressant.

Nathan : Comme vous en avez, pour certains, parlé, dites-moi donc ce que vous avez pensé de cette expérience audio ? Êtes-vous habitués ou non à en écouter ? Dans les deux cas, quelle est votre réaction ? Que pensez-vous de la façon dont Timothée de Fombelle lit son histoire ? Pour ceux qui ont aussi lu le livre, quel est l’intérêt ? … A vous de me donner votre avis !
Pour ceux qui n’ont pas ce CD, aimeriez-vous l’écouter, ou non … pourquoi ?

Gabriel : Je connais un peu ce genre de CD car j’adore les éditions Oui-dire qui font aussi des CD sans support livre. Personnellement, ça me demande une grande concentration, disons que c’est moins facile à suivre, on ne peut pas revenir comme on veut etc. Je préfère vraiment le support papier. Cela dit, j’ai beaucoup apprécié et ça tient aussi à la voix et à la façon de raconter de Timothée de Fombelle qui réussit à être captivant. Personnellement, je n’aurais pas été de moi-même vers le CD et en fait je suis franchement ravi de cette expérience. Pour l’aspect « technique », je l’ai écouté au casque une partie en faisant la vaisselle et l’autre dans mon lit, mais je n’aurais pas pu faire quelque chose demandant même un minimum de réflexion en même temps.

Céline : J’écoute régulièrement des livres audio… en voiture ! Le plus souvent, dans l’optique de trouver des auditions à proposer à mes élèves. Ce fut le cas pour Victoria rêve. La voix de Timothée de Fombelle est assez envoûtante et j’ai accroché dès les premières secondes. Il en a été de même pour mes élèves à qui j’ai fait écouter le premier chapitre (pour info, cette audition en classe est autorisée) et qui demandent à pouvoir lire la suite ! Par contre, comme Gabriel, j’ai toujours besoin d’avoir la version papier à portée de main (et ici, ce serait dommage de s’en passer ). Plus simple en effet de revenir en arrière ou de s’arrêter pour noter un passage ou l’autre… Les deux se complètent parfaitement.

Pépita : Je suis d’accord avec Gabriel pour le CD : je n’ai rien pu faire d’autre en l’écoutant. Faut dire qu’on est réellement captivé par la voix de Timothée de Fombelle. Il a vraiment le don de faire surgir son histoire quand on l’écoute. Cela sollicite l’imagination d’une façon différente. A tel point que pour l’instant, je ne ressens pas réellement le besoin de lire le support papier. J’ai juste envie de voir le bel objet livre, illustré par François Place parce que c’est François Place ! J’ai écouté cette histoire il y a quelques semaines déjà, j’en garde un souvenir très net, même dans certaines intonations. Magique, non ?

Nathan : Pour parler du texte, je vous propose d’abord de me donner vos impressions sur le personnage de Victoria. Vous êtes-vous attachés à elle ?

Gabriel : A fond ! J’ai tout simplement adoré ce personnage !

Za : Victoria est dans la droite ligne des livrophages, un genre de grande sœur de Matilda, que son amour des livres et de la grande aventure placent d’emblée en marge. Un vrai personnage romanesque !

Pépita : Quelle jeune fille ! Je me suis beaucoup attachée à elle. Sa boulimie de lectures, son imagination débordante, sa soif d’extraordinaire en font une héroïne hors du commun.
J’ai beaucoup aimé la façon dont l’auteur a campé son personnage, la façon dont il prononce son prénom…et qu’il amène sa vision des choses sur la vie qu’elle mène. Il la rend terriblement vivante.

Céline : Même son de cloche de mon côté. Je l’ai adorée dès ses premiers mots, « Ne bouge pas, charogne », qui m’ont d’emblée fait sourire. En voilà une héroïne qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Par la suite, j’ai découvert un personnage attachant qui bien que plongée dans ses livres porte un regard d’une grande lucidité sur ce qui l’entoure et devra se confronter au réel… Et puis, comment ne pas aimer une enfant qui a comme ligne d’horizon une bibliothèque de livres ? Victoria, c’est un peu nous !

Nathan : Et puis Victoria est une véritable aventurière au caractère farouche mais aussi et avant tout une adolescente … Qu’avez-vous pensé de ces deux aspects du personnage et pensez-vous qu’ils sont liés ?

Za : Le portrait de l’adolescente est juste, sans caricature. Sa double vie la rend différente mais ne l’empêche pas de vivre parmi ses semblables. De la même façon, les autres personnages, adolescents ou adultes, sonnent très juste !

Pépita : Si j’avais Victoria en face de moi, j’aurais envie de lui dire : ne change rien ! Reste adulte l’adolescente que tu as été ! Pas si facile ceci dit…Ce personnage sonne très juste, en effet. Adolescente, elle refuse la routine mais elle est aussi capable de se confronter au réel, avec beaucoup d’humilité. Ces deux personnages sont intimement liés car c’est son caractère. Elle a aussi son jardin secret, sa soupape. En même temps, elle veut vivre pleinement sa vie et elle a l’âge pour ça. Pour moi, c’est ça devenir adulte.

Céline : Pour une fois qu’on sort du cliché ado lecteur-ado coincé, ne boudons pas notre plaisir !

Nathan : En plus de ça par ce côté aventurière, elle refuse les sentiments amoureux qu’elle a … Une aventurière farouche et amoureuse, c’est une héroïne comme les aime Timothée de Fombelle ! Que pensez-vous de ces deux points là ?

Za : Je n’irais peut-être pas jusque là. Les aventures de Victoria s’inscrivent dans l’imaginaire. Et lorsque la réalité la rattrape, son aventure rêvée s’estompe. Cette histoire est une question d’équilibre entre son monde intérieur, peuplé d’indiens, de dangers et le monde extérieur, tout aussi impitoyable, si ce n’est plus.

Céline : Victoria est ma première héroïne « de Fombelle » (promis Nathan, vais me rattraper !) donc je n’ai pas de point de comparaison. Pour ce qui est des sentiments, je pense qu’elle a jusque-là vécu un peu dans sa bulle. Cette aventure va lui permettre de se confronter à la réalité. L’auteur dit qu’elle « va se cogner pour la première fois au réel ». Les livres vont constituer le trait d’union nécessaire entre son imaginaire et la réalité, lui permettant de briser cette bulle et d’aller vers les autres, son père, Jo… et, on peut le supposer, d’autres personnes par la suite… En ce sens, elle grandit, s’éveille à la VIE, semée d’embûches certes, mais remplie d’amour aussi !

Pépita : Comme Za et Céline, je n’irais pas jusqu’à interpréter les sentiments amoureux de Victoria envers Jo. Je ne l’ai pas vraiment vu comme ça. Victoria s’éveille à tout cela, elle se confronte à la réalité, elle quitte peu à peu son imaginaire, même si elle s’y réfugiera encore (avec raison !). Elle s’ouvre à la vie, elle quitte l’enfance, elle touche du doigt la réalité parfois dure du monde des adultes, un monde qu’elle va bientôt franchir. Elle le pressent. Les sentiments amoureux pourront éclore avec. En grandissant, au sens intérieur.

Nathan : Avec ce personnage haut en couleur, Timothée de Fombelle rend un véritable hommage à l’imaginaire et à l’aventure comme il aime tant le faire et semble vouloir montrer que la vie même est une aventure. Avez-vous perçu la même chose ?

Céline : Oui, c’est exactement ça. Dans le feuillet qui accompagne la version audio, l’auteur écrit : « C’est un petit livre sur les grands livres qui nous habitent. » Grâce à ceux-ci, Victoria nourrit son imaginaire et s’évade d’une vie qu’elle trouve fade. Pourtant, paradoxalement, c’est aussi grâce à eux qu’elle va ouvrir les yeux sur la réalité qui l’entoure. Car, la lecture, aussi puissante soit-elle, ne nous dispense pas de VIVRE NOTRE VIE et surtout d’AIMER ! Et à ce titre, la vie est une sacrée aventure !

Pépita : Totalement Nathan ! La vie est une aventure, tout dépend comment chacun veut la vivre, les histoires des livres peuvent en être un écho et l’imaginaire nourrit tout ça. La force de ce personnage de Victoria est de montrer que l’une (la vie) et l’autre (la lecture) ne sont pas étanches. Le danger est de rester en permanence dans l’imaginaire et que cela empêche de vivre la vraie vie. Victoria parvient à franchir ce cap, en acceptant que la réalité fasse une intrusion dans sa vie rêvée.

Nathan : Pourriez-vous me donner un mot et une citation (si vous en avez-une) pour décrire le livre ?

Pépita : Le mot qui me vient évidemment à l’esprit c’est le mot RÊVE. Et j’aime beaucoup : « Cette ligne de livres, Victoria l’appelait l’horizon« . Cette phrase, la première fois que je l’ai lue, m’a fait quelque chose. Elle résume bien le rêve de Victoria : son évasion par l’imagination.

Za : Timothée de Fombelle est ici à la fois remarquable par le style et l’intention, ce qui d’ailleurs, semble devenir sa marque de fabrique. Et en littérature de jeunesse, si on a souvent l’intention, le style est quand même plus rare. Victoria rêve est un texte court mais il est porté par un vrai souffle et une générosité non feinte.
Victoria a d’abord besoin des livres pour l’aider à supporter la réalité. Elle est l’archétype du lecteur – en tout cas je m’y retrouve – dans l’idée que, quoi qu’il arrive, les livres seront toujours là, amis infaillibles. Et c’est pourquoi ce texte m’a touchée. Et le plus beau cadeau qu’on puisse faire à un jeune lecteur, ce sont ces livres qui parsèment la belle couverture de François Place : L’écume des jours, Les trois mousquetaires, Peter Pan, l’Île au trésor, Le cheval de guerre… Des textes à même de mettre d’accord adolescents et adultes, comme ces livres que le père de Victoria lui « emprunte ».
Pour finir, j’aime particulièrement ces quelques phrases qui me semblent bien résumer ce texte :
« Victoria avait toujours parfaitement fait la différence entre son imaginaire et la vraie vie. C’était même la conscience de cette différence qui lui faisait trouver la réalité si plate.« 

Céline : Le mot livres ou plutôt la lecture… Voulzy chantait Le pouvoir des fleurs, Timothée de Fombelle raconte Le pouvoir des livres ! Avec eux, Victoria vit mille vies… La lecture lui permet de s’évader, se construire pour finalement pouvoir se confronter au réel et aux autres. Exactement ce que chacun de nous a expérimenté (expérimente) dans sa vie de lecteur… Pour la citation, sans hésiter, la même que Pépita :
« La chambre de Victoria était très simple. (…) Il y avait seulement, à la hauteur de ses yeux, une longue étagère unique, remplie de livres, qui faisait le tour de la chambre. Cette ligne de livres, Victoria l’appelait l’horizon. »
Une image forte qui résume mon propos.

Gabriel : En fait je vois que j’ai du mal à répondre à ça aussi. Victoria rêve est un roman qui m’a touché énormément et j’ai du mal à extraire une phrase, une chose. Quand j’avais fait ma chronique, j’avais même dit que j’avais envie de citer tout le livre (j’avais d’ailleurs fait beaucoup plus de citations que d’habitude). Le texte est extrêmement bien ciselé, un vrai travail d’orfèvre, on l’ouvre à n’importe quel page et on lit la première phrase qu’on voit et on peut en faire une citation… Tout le texte est extraordinaire.

2011 - Nathan

2011 – Nathan

Interview de Timothée de Fombelle

Pépita : Est-ce que Victoria existe dans la vraie vie ?
Timothée de Fombelle : Non, mais il y a une petite Victoria qui se promène dans chacun de nous… Refuser le réel, s’embarquer dans l’imaginaire, vivre à travers les livres.

P : Combien de temps avez-vous mis pour écrire ce roman ?
TdF : J’ai mis peu de temps parce que je voulais que ce soit écrit dans une même énergie. Quand je mets quatre ans pour écrire Vango, il me faut quelques semaines pour Victoria. Pour moi c’est comme une grosse nouvelle.

P : Quel en a été l’élément déclencheur ?
TdF: Je Bouquine allait lancer une nouvelle formule. Ils m’ont demandé un roman pour le premier numéro. Je me suis dit que je voulais en profiter pour écrire quelque chose sur la lecture et l’imaginaire. Et je me suis lancé.

P : Comment avez-vous travaillé avec François Place ?
TdF : On a une complicité depuis Tobie Lolness, on se fait confiance, et on admire ce que fait l’autre. c’est le meilleur moyen de travailler. Je lui ai donné carte blanche pour la bibliothèque imaginaire de Victoria.

P : Avez-vous d’autres projets d’écriture ?
TdF: Oui, mais c’est en plein chantier. Un gros livre d’aventure dans l’univers des contes… Et une bande dessinée dont le scénario est achevé depuis trois jours. Mais ce n’est pas moi qui dessinerai.

Céline : Que pensez-vous de l’utilisation de ce titre en classe ?
TdF : J’ai toujours un mélange de fierté et d’inquiétude quand mes livres entrent dans les collèges. Mais je suis tellement heureux si Victoria peut aider à découvrir le plaisir de la lecture. La brièveté du texte en fait peut-être un bon outil pour des lecteurs hésitants.

C : Victoria rêve est-il en partie autobiographique ?
TdF : Oui, bien-sûr. On écrit avec ce que l’on est. Victoria me ressemble dans sa soif d’évasion. En revanche, les relations familiales que je décris sont assez loin de ce que j’ai vécu enfant. Heureusement !

C : Les titres évoqués dans le livre sont-ils ceux qui vous ont marqué enfant ?
TdF : Oui, c’est vrai que je cite les livres qui m’ont fait vibré. Cyrano, par exemple est appris par cœur par ma famille depuis trois générations.

C : Pourrait-on imaginer une suite à cette histoire ?
TdF : A vous de jouer ! J’écris souvent en deux volumes, mais pour Victoria je voulais un texte bref, refermé sur lui-même.

C : Quelle serait sa recette pour amener les jeunes et les moins jeunes à lire davantage ?
TdF : Leur faire comprendre la modernité du livre, c’est un objet magique qui projette des images dans le cerveau humain, on n’a rien inventé de plus simple et de plus miraculeux. Mais je crois que la responsabilité majeure est celle des auteurs. Il faut écrire les livres qui embarqueront les jeunes lecteurs. Alors je retourne à ma table de travail…

Merci à Timothée de Fombelle pour ses réponses !

Pour conclure, laissons la parole à l’auteur, parole toujours issue de cette interview de Télérama

« Pour mon héroïne, Victoria, l’imaginaire est (…) une cachette, l’endroit où elle se dérobe à la vie. Je voulais que le réel entre dans son existence déguisé en imaginaire. Et qu’elle devienne adulte en découvrant que le réel peut être plus surprenant encore que le rêve. La magie de l’amour, pour moi, c’est la surprise du réel. »

Pour aller plus loin …Le site que Nathan consacre entièrement à l’auteur …

Victoria rêve:
– Pépita: Méli-mélo de livres

– Céline: Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse + version audio

Gabriel 

Maman Baobab 

Vango:- Nathan: Le cahier de lecture de Nathan – Tome 2

Autres: – Nathan: Fiches livres et critique sur La première source sur Timothée de Fombelle

Lecture commune : Colin Fischer, un garçon extraordinaire

Une lecture commune intergénérationnelle, c’est ce que vous proposent Pépita et Nathan, la plus âgée et le plus jeune de l’équipe d’A l’ombre du grand arbre, qui se sont retrouvés autour d’un point commun : inconditionnels des romans de la maison d’édition Hélium.

Voici donc une lecture à quatre mains autour du roman «Colin Fischer : un garçon extraordinaire» paru en octobre dernier, écrit aussi à quatre mains par Ashley Edward-Miller et Zack Stentz.

Colin est autiste et il s’est mis en tête de résoudre une énigme policière….

Bouma et Céline se sont prises au jeu de cette lecture et en ont débattu avec nous.


Pépita : Connaissiez-vous les romans de la maison d’édition Hélium avant de lire celui-là ? Et si oui, lesquels ?

Céline : Non, je ne connaissais pas… Cap du 1er rendez-vous réussi haut la main !

Bouma : Oui je connaissais déjà cette maison d’édition pour avoir lu le roman le Worldshaker de Richard Harland, un roman de science-fiction bien ficelé mais un peu lent à mon goût. Si vous voulez en savoir plus vous pouvez lire mon avis par ici.
Et puis surtout Hélium c’est LA maison d’édition de DELPHINE CHEDRU et comme j’adore tout le travail de cette illustratrice et auteure de génie (même si je me rends compte maintenant que je n’ai jamais parlé d’elle sur mon blog). Bref, une maison d’édition qui produit peu mais de qualité selon moi.

Pépita : Oui, je les ai tous lus à ce jour sauf La Fugue d’Alexandre Rimbaud encore en attente sur ma table de nuit mais ça va venir. Avec des auteurs pas forcément connus, et de belles couvertures ! Des univers intéressants aussi : du fantastique, de l’humour, du policier, de l’histoire, de la réflexion. Des romans qui ne laissent pas indifférents. Et de beaux objets romans. On a bien un livre dans les mains !

Nathan : Oh oui ! Hélium c’est un coup de cœur depuis que j’ai découvert Le Worldshaker ! Un très beau graphisme, une grande qualité et des romans passionnants ! Des petites perles dont deux restent à découvrir : La fugue d’Alexandre Rimbaud dont l’auteur (Rose Philippon) est très sympa et Brigade des crimes imaginaires, un recueil de nouvelles apparemment délurées ! De plus, ils m’ont offert l’immense chance d’interviewer Richard Harland en personne au salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil de 2011 et j’ai organisé une semaine spéciale pour l’édition en décembre 2011 ! EXTRA !

Nathan : Le roman débute, comme chaque chapitre, sur un extrait du carnet de Colin. Qu’avez-vous pensé de cette construction qui insérait parfois des extraits du fameux carnet, et de ce qu’elle apportait à l’histoire ?

Céline : J’ai trouvé ces passages « théoriques » très intéressants (parfois un peu compliqués, il faut bien l’avouer). Ils permettent d’entrer un peu plus dans le mode de fonctionnement du narrateur, autiste de haut niveau, et de mieux comprendre sa manière de penser. Certains m’ont complètement remuée comme cette histoire des deux médecins viennois sous le régime nazi, Hans Asperger et Heinrich Gross… D’autres m’ont fait sourire ou m’ont passionnée comme les histoires de requins ou les nombreuses études psychologiques ou éthologiques, … Enfin, ceux qui évoquaient des problèmes logico-mathématiques m’ont rappelé les fameuses prises de tête de l’époque où j’étais étudiante… Par contre, en raison de ces apartés, il me semble qu’un lecteur trop jeune pourrait vite décrocher !

Bouma : Si j’ai trouvé le fond très intéressant de ces débuts de chapitres (et en effet on y apprend beaucoup d’anecdotes souriantes), j’ai moins aimé la forme qui se rapproche de celle du texte général, tout comme les notes de bas de page. J’aurais préféré une autre typographie permettant au premier coup d’œil de faire la distinction entre les deux, surtout au vu de l’âge auquel je conseillerais ce livre (à partir de 10/11 ans).

Pépita : Cela m’a beaucoup intriguée au début, puis amusée et un peu lassée ensuite. Ces extraits sont parfois un peu longs. Ils apportent néanmoins toujours un éclairage sur ce qui va être développé dans le chapitre en question et permettent de mieux comprendre le système de réflexion de Colin, fait d’un sens de l’observation hors du commun, de connaissances encyclopédiques sur des sujets très pointus et d’une intelligence particulière. J’ai été par contre davantage gênée par les notes en bas de page, que je finissais par ne plus lire car trop, c’est trop ! Cela interrompt trop cette enquête menée au millimètre et où tout s’enchaine à la perfection comme dans le cerveau de Colin.

Nathan : Moi personnellement j’ai beaucoup aimé ce principe ! Ça apporte des pauses dans l’histoire, des anecdotes amusantes et des informations très intéressantes, une profondeur au personnage de Colin qui s’intéresse à ces anecdotes scientifiques et qui nous expose aussi ses pensées très matures.

Pépita : Pour nos lecteurs, pouvez-vous nous relater cette histoire dans ses grandes lignes ? Vous a-t-elle embarqué ou au contraire vous a-t-elle rebuté ? Vos premières impressions ?

Céline : Cette histoire m’a directement embarquée et je n’ai lâché le livre qu’une fois la dernière page tournée. S’y mêle à la fois un récit de vie hors du commun et une enquête policière. Ce mélange des genres confère beaucoup de rythme à l’ensemble du récit. Les explications théoriques de Colin – ses fameuses notes explicatives – qui habituellement me rebutent dans un livre m’ont vraiment intéressée car elles permettent d’appréhender au plus près son mode de pensée…
Ce texte m’a donc séduite tant sur le fond que sur la forme. Il propose, à mon sens, plusieurs lectures selon les âges. Si l’ado y verra tout d’abord l’histoire d’un jeune différent qui, par ses particularités devient un garçon extraordinaire, à l’instar d’un super héros en quelque sorte; l’adulte, lui, se posera davantage de questions sur l’envers du décor et sera interpellé par la gestion d’un tel handicap au quotidien. De même, il s’inquiétera sans doute du mal-être du frère cadet qui est amené à des extrémités pour trouver sa place aux côtés de ce frère qui monopolise (toute) l’attention familiale. Ces interrogations ont encore pris plus de poids lorsque quelques jours après ma lecture, j’ai appris par la presse que le responsable de la tuerie de Newtown était atteint du même syndrome que notre héros… Depuis, j’ai été heureuse de lire l’opinion des spécialistes pour qui les personnes atteintes d’autisme ou de ses dérivés peuvent être irritables et perturbatrices mais qu’il est rarement question de violence planifiée et intentionnelle.

Bouma : Colin assiste malgré lui à un incident dans la cafétéria. Un coup de feu est tiré, un revolver retrouvé à terre. Aucun blessé mais il n’en faut pas plus à ce grand amateur d’enquêtes, fan de Sherlock Holmes, pour essayer de remonter la piste et découvrir le coupable. Le fil conducteur de ce livre est donc cette enquête que mène Colin en parallèle à sa vie de lycéen américain. Pour moi, il s’agit surtout d’un prétexte pour parler du handicap de Colin et de ce que cela entraîne sur sa vie quotidienne, ses relations avec sa famille mais aussi ses camarades d’école. Je ne suis pas autant emballée que Céline car j’ai eu une impression de déjà-vu… Monk, la série américaine, vous connaissez ? Et bien voilà à quoi ce roman m’a fait irrémédiablement penser. Et honnêtement, je me suis même arrêtée à la moitié du roman pour en lire un autre.

Pépita : Je ne vais pas refaire de résumé… Oui, cette histoire m’a plu mais peut-être pas autant que je m’y attendais ou d’autres romans de la même maison. Justement à cause de ces apartés. L’histoire en elle-même est pourtant bien construite, le moindre détail a son importance et cela n’échappe pas à Colin. Certains passages m’ont beaucoup plu : les dialogues avec le prof de sport et la façon dont Colin renverse les certitudes de la directrice du lycée… J’ai souffert aussi (comme Céline) pour le frère de Colin, qui reproche à ses parents leur manque d’attention à son égard. J’ai aimé voir Colin évoluer et apprivoiser ses peurs. Tenir tête à ses camarades. Aller au-delà des préjugés dans son amitié avec le « bourreau » de ses années collège. Sa recherche constante de la vérité et de la justice. C’est un très beau personnage, attachant et sensible. On a de l’empathie pour lui.

Nathan : J’ai été vite embarqué par cette histoire ! L’intrigue principale en fait, c’est cette histoire de pistolet qui se retrouve dans le self du lycée de Colin, une balle est tirée et ce personnage autiste qui va mener l’enquête. J’ai adoré son observation très précise et son enquête bien réfléchie et pleine de rebondissements ! Mais en même temps il y a la vie du personnage qui est autiste, ne l’oublions pas. Ses relations au lycée, qui ne sont pas toujours faciles … et avec sa famille: surtout son frère. Tout plein de belles choses intéressantes et/ou amusantes à découvrir en somme !

Nathan : Pouvez-vous nous parler du personnage de Colin ? Vous a-t-il plu ? Avez-vous trouvé son autisme « bien exploité » pour l’intrigue ?

Céline : Colin est un ado pas comme les autres. Il souffre du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme où le langage et le développement cognitif sont particulièrement préservés. Par contre, il éprouve d’énormes difficultés à gérer les événements inattendus du quotidien comme les contacts physiques par exemple. Jusque-là, il avait une « ombre », une personne qui était chargée de l’aider au quotidien. Mais, depuis son entrée au lycée, il doit se débrouiller seul ! Hermétique aux émotions des autres, il se réfère à ses fiches légendées : « amical », « nerveux », etc. Ne le quitte pas non plus, son carnet, où il note toutes ses observations, à la manière d’un anthropologue… Cette façon de procéder va lui être bien utile pour son enquête… Son « handicap » en fait un héros atypique et confère à l’enquête une approche très originale. Une image pour résumer : celle où Colin relie toutes ses informations sur un panneau à la manière de ceux utilisés par le FBI !

Bouma : Colin est un héros particulier. J’ai aimé découvrir sa façon d’organiser son quotidien, de s’attacher à des détails tout en passant à côté des émotions humaines. Son handicap est particulièrement bien décrit et surtout exploité pour en faire une force. Mais le fait qu’il ait du mal à comprendre les sentiments des autres le rend aussi assez froid, distant. Il est alors plus difficile de s’identifier au personnage principal, de s’y attacher et donc d’être touché. Colin est un personnage attachant (comme un enfant dont on prend soin) mais dont l’univers reste bien loin du lecteur.

Pépita : Colin est vraiment un adolescent très attachant. Son autisme est très bien décrit dans le livre : angoisses, obsessions, difficultés d’intégration, manies contre-balançées par une mémoire exceptionnelle et un sens de l’observation hors norme. J’ai aimé le voir évoluer au fil de l’enquête et se dépasser, par exemple lorsqu’il découvre le pouvoir du mensonge.

Nathan : Je crois que mes comparses ont déjà tout dit, mais je vais insister sur ce point qui m’a le plus plus et que j’ai déjà un peu développé plus haut : l’importance des détails. Son syndrome d’Asperger fait que Colin a un très bon sens de l’observation … il calcule tout avec précision, réfléchit sans rien oublier et ne laisse aucune miette de côté ! Cela apporte beaucoup de richesse au roman et à l’enquête …

Nathan : Et que pensez-vous de l’aspect policier du roman ? Vous a-t-il emporté ? A-t-il installé un certain suspense ?

Céline : En réalité, j’ai davantage été séduite par la méthode que par l’enquête elle-même ! Colin s’inscrit dans la lignée des détectives gentlemen qui résolvent les énigmes « sans faire intervenir les émotions ou les ambitions personnelles ». Et de citer le chevalier Dupin d’Edgar Allan Poe, le Hercule Poirot d’Agatha Christie et le fameux Sherlock Holmes de Conan Doyle ! Le suspense réside d’ailleurs plutôt dans la réussite ou non du duo improbable qu’il forme avec son meilleur ennemi qu’il a décidé d’innocenter ! Tous deux m’ont un peu évoqué l’excellent film Les Puissants.

Bouma : Ce livre est vraiment un roman policier, pas un thriller. Le suspense n’est pas insoutenable, dans le sens où il n’y a pas mort d’homme, je n’ai pas attendu le dénouement la boule au ventre. Pourtant l’enquête est bien ficelée et la lectrice que je suis ne l’aurait pas résolu sans le personnage de Colin. Je rejoins l’avis de Céline : Colin ressemble beaucoup à son idole Sherlock Holmes et de ce fait mène ses réflexions avec précision et concision. Nous suivons l’esprit logique de Colin qui se focalise sur cette histoire de pistolet, cela aurait pu être autre chose…

Pépita : Ah oui, un roman policier de fin limier. La perspicacité de Colin et son sens de l’observation très aiguisé (presque malgré lui finalement) font que cette histoire est passionnante et complexe. A un moment donné, on est un peu dans le brouillard et puis sur la fin, tout s’imbrique avec une précision parfaite. J’ai trouvé cet aspect du roman fascinant moi qui ne suis pas une férue du genre.

Nathan : Je rejoins vos avis et n’ai rien à ajouter !

Pépita : La fin du roman laisse entrevoir une suite : la lirez-vous ? Et quel est votre mot de la fin sur cette lecture ?

Céline : Oui, s’il y a une suite, je la lirai avec plaisir. Ce titre m’a agréablement surprise, tant sur le fond que sur la forme. Le niveau est assez poussé et le lecteur apprend des tonnes de choses intéressantes dans de multiples domaines. De plus, le héros et sa manière d’aborder le monde rendent ce roman attachant et intriguant à la fois. Je ne peux m’empêcher de me poser un tas de questions sur la gestion au quotidien de ce syndrome, notamment en ce qui concerne la fratrie. S’il y a un deuxième tome, je pense qu’il sera moins « rose »… Cela pourrait relancer l’intérêt de lecture, l’effet de surprise concernant la manière d’être de Colin étant un peu éventée !

Bouma : Une suite ? Je n’avais pas compris alors. Et je pense que je ne la lirais pas, il y a suffisamment d’autres lectures que j’attends avec impatience pour que je passe sur celle-là. Quand à mon avis général sur ce roman, ce fut une lecture agréable tant sur le style que sur la thématique mais il ne fera pas parti de mes coups de cœur de l’année, c’est sûr.

Pépita : Si suite il y a, je la lirai. J’ai plutôt hâte de voir comment Colin va s’en sortir car je partage l’avis de Céline, j’ai comme l’impression que ce sera assez mouvementé…
Comme mot de la fin, je dirais que ce roman est très dense et qu’il vaut mieux le lire sur un temps court pour ne pas perdre le fil de l’histoire. Je le conseillerais à de très bons lecteurs à partir de 11-12 ans.

Nathan : Moi non plus je n’avais pas vu de suite se présager … et au fond, un one-shot c’est toujours bien ! Mais de toutes façons, s’ils sortent vraiment une suite, je la lirai avec plaisir ! … Aucun roman Hélium ne m’échappera !
Celui-ci, pas un coup de cœur, m’a passionné ! L’écriture de l’auteur a su rendre avec beaucoup de richesse la précision de l’esprit d’observation de Colin, créant ainsi un personnage vivant, une enquête bien ficelée et dépeint par la même occasion la vie d’une famille touchée en partie par l’autisme …

Colin Fischer un garçon extraordinaire a offert à quatre lecteurs de tous âges un roman très plaisant, récemment d’actualité avec la fusillade d’enfants dans une école des États-Unis. Bien mené, on s’attache à un héros pour le moins original, et très intelligent … On a une Bouma mitigée, une Céline surprise, une Pépita fascinée et un Nathan passionné !

Pour aller plus loin dans cette lecture :

Le blog de la maison d’édition Hélium

Les billets des participants à cette lecture :

Céline : Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse

Bouma : un petit bout de Bib(liothèque)

Pépita : Méli-Mélo de livres

D’autres liens vers d’autres romans de cette maison d’édition :

Bouma : Un petit bout de Bib(liothèque)

Le Worldshaker

Pépita : Méli-Mélo de livres
Rien de plus précieux que le repos
Le Libérator
Dear George Clooney, tu veux pas épouser ma mère
Une tribu dans la nuit
Moi Ambrose roi du Scrabble

Nathan : Le cahier de lecture de Nathan
Rien de plus précieux que le repos
Le Worldshaker et Le Libérator
Dear George Clooney, tu veux pas épouser ma mère
Une tribu dans la nuit
Moi Ambrose roi du Scrabble

 

Lecture Commune P’tit Biscuit et Interview de Cécile Hudrisier

Un lundi, le premier du mois de février.
Un lundi, avec une lecture commune comme tous les lundis.
Un lundi, avec un album à croquer.
Un lundi, avec Hérisson, Kik, Bouma et Carole.
Un lundi, pour bien commencer la semaine.
Un lundi, avec P’tit Biscuit de Cécile Hudrisier, édité par Didier Jeunesse en 2012.

Quel est votre premier souvenir d’une histoire mettant en scène un petit gâteau en forme de bonhomme qui est vivant ? Pour ma part, j’avoue que je pense directement au film Shreck, mais je me dis aussi que je connaissais avant ce personnage, que j’ai compris la référence lorsque j’ai vu apparaître le personnage dans le film, mais je ne me souviens de rien de précis avant ça…

Hérisson: Etrangement mon premier souvenir n’est pas un livre non plus, mais un gâteau… un bonhomme en pain d’épice, à l’école. Sans doute accompagné d’une histoire mais je serai bien incapable de me souvenir laquelle. Sinon celui qui m’a le plus marqué est moi aussi celui de Shrek !

Carole: Mon souvenir de ce petit bonhomme, c’est tout simplement le livre chez Père Castor dans la collection les classiques ! Et pour cause ! Il trône dans ma bibliothèque depuis toujours, possiblement depuis l’école maternelle ! Je l’ai toujours lu, et je l’ai souvent utilisé avec des maternelles justement ! Du coup, cette nouvelle version m’intéresse, histoire de faire une comparaison avec l’original.

Bouma: Mon premier souvenir d’un biscuit en forme de bonhomme est un souvenir gourmand. J’ai dû en faire pour Noël quand j’étais en maternelle. Je me rappelle surtout de la décoration en bonbon.

Quel a été votre premier sentiment en prenant ce livre pour commencer la lecture ? Qu’avez-vous penser en le feuilletant pour la première fois ? 

Bouma: Je suis allée acheter cet album chez mon libraire car je suis le blog de Cécile Hudrisier (http://leschosettes.canalblog.com/) et qu’il me faisait très envie. J’ai été séduite par l’objet en main, sa qualité d’impression, le feuilleter fut un vrai bonheur.

Carole: Cet album en tant que livre-objet est très beau ! Le format, la police du texte, le papier, les illustrations : tout, absolument tout est de grande qualité

Hérisson: Un très joli album ! Son format à l’italienne et son graphisme épuré sont séduisants, d’autant plus que c’est un album imprimé en France, avec une vraie démarche écologique claire et expliquée [http://www.didierjeunesse-durable.fr/]

Kik: Personnellement je suis tombée sous le charme de cet album à cause des arbres. Ils ont des couleurs un peu diluées (mais pas trop) qui rendent magnifiquement bien sur le blanc. Sans avoir ouvert le livre je l’aimais déjà.

Le sous-titre : L’histoire du bonhomme de pain d’épices qui ne voulut pas finir en miettes, indique que ce personnage à un certain tempérament. En effet dès la première pages, alors qu’il est à peine cuit, P’tit Biscuit s’enfuit de chez la Grand-mère qui vient de le cuisiner. 

Que pensiez-vous qu’il allait se passer à ce moment là ?

Hérisson: Dès le début en effet, il apparaît comme un personnage pensant à part entière, totalement craquant d’ailleurs. Je n’avais pas d’attente particulière cependant à ce moment là de l’histoire, j’attendais juste de voir ses aventures… et je n’ai pas été déçue!

Bouma: Tout comme Sophie, je n’avais pas spécialement d’attente particulière mais je ne m’attendais pas du tout à ça…

Carole: Comme je connaissais l’histoire originale, je me doutais que le petit bonhomme s’enfuirait à peine sorti du four….En revanche, je fus bien surprise de la suite… et de la chute évidemment !

À petits pas biscuités, le bonhomme de pain d’épices avance dans la forêt. Crisss… Crisss… Les feuilles craquent sous ses pieds.
« J’ai faim ! », dit une voix.
Et là, malgré le fait qu’il ne veut pas finir en miettes, P’tit Biscuit se retrouve boulotter progressivement par une souris, un serpent, un hibou et un loup. Il perd un bout de doigt, un bout de bras, un bout de pied, un bout de ventre. Les animaux sont de plus en plus gros, comme les morceaux engloutis.
Le loup est le plus vorace: 

« Croc! » fait le Loup, en emportant dans se gueule, un bout de chemise, un bout de ventre, un bout de nombril, et un bout de main… sans dire merci. »

Fatigué, P’tit Biscuit décide de rentrer chez celle qui l’a cuisiné.

Que pensez-vous autant dans la forme, que dans le fond, de cette partie centrale de l’album ?

Kik: Personnellement, j’aime l’effet de répétition. À chaque fois P’tit Biscuit repart dans la forêt « à petits pas biscuités ». Avec le loup je pensais qu’il y laisserait sa peau de biscuit. Ne me demandez pas pourquoi, mais j’adore la queue du loup, avec tous les traits entremêlés, surtout quand il repart sans dire merci.

Hérisson: Cette partie centrale fonctionne comme un conte en randonnée, structure narrative particulièrement intéressante et qui fonctionne toujours très bien avec les enfants, car ils peuvent participer à l’histoire. Cela rend l’histoire plus interactive avec le lecteur, ce que j’apprécie beaucoup.

Carole: La structure répétitive permet l’adhésion des plus jeunes. C’est déjà le cas dans l’histoire originale, tout comme dans Roule Galette, qui sont pour moi des classiques aujourd’hui. Elle permet la participation des enfants, un vrai dialogue entre eux et l’adulte qui leur lit, et permet de les questionner sur l’éventuel personnage /animal qui pourrait intervenir par la suite. Dans le texte original, le petit bonhomme croise un chat, puis une jument, un petit garçon et une petite fille et enfin une vache. C’est un renard qui aura le dernier mot ! Tous les personnages lui courent après les uns derrière les autres. Là, dans cette version, les personnages diffèrent : la souris, le serpent, le hibou et le loup ! ça change et tant mieux ! Sans compter le retour du petit bonhomme sur son lieu de naissance, ça c’est assez surprenant et inédit ! Donc oui la nouvelle version fonctionne à merveille par l’effet de surprise et le côté inédit ! j’adhère !

Bouma: J’ai acheté cet album sur le simple nom de Cécile Hudrisier car c’est une illustratrice que j’aime beaucoup. J’ai adoré la voir dans un autre style, moins de collages, plus d’aquarelle et de crayons. Cela donne une autre ambiance à son travail, plus intimiste et feutrée (selon moi). L’histoire s’y prête bien d’ailleurs. Ce petit biscuit est très généreux puisqu’il accepte d’aider les animaux qu’ils croisent en leur donnant un peu de son corps. Il n’y a pas que de l’humour, la tristesse, la compassion et le partage sont abordés avec simplicité. Pour le texte, j’ai beaucoup aimé sa rythmique qui le rapproche d’un conte. Un vrai régal pour la lecture à voix haute que je testerai d’ici peu c’est sûr !

Pour finir, et j’ai envie de dire pour le plus surprenant de cette album, que pensez- vous de la chute du livre ? 

Hérisson: Une fin surprenante en effet ! Notre P’tit Biscuit après s’être fait sévèrement croqué à plusieurs reprises retourne dans la maison de la femme qui l’a conçu. Alors qu’elle s’apprête à le dévorer, il se rebelle, mange cette femme en ouvrant une très graaaande bouche puis va se coucher. Rôde alors dans la chambre un petit oiseau qui mange les miettes laissées par terre…
Cette fin ouverte, qui change des versions précédentes du conte, m’a beaucoup plue car elle offre une belle vengeance au P’tit Biscuit, tout en laissant à l’enfant imaginer une autre fin s’il le souhaite, avec la présence de l’oiseau.

Bouma: La grand-mère prend finalement son goûter en mangeant son p’tit biscuit comme l’annonce le début de l’histoire. Mais elle n’est pas aimable pour un sou et je pense que la vengeance de sa création vient de là. A tous les animaux de la forêt qui avaient faim, il leur a donné un morceau de son corps. Mais cette mégère le prend pour son dû, et n’a finalement qu’un juste retour des choses en se faisant manger à son tour. J’ai franchement souri à cette fin à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Mais surtout je me suis demandée : qui va reconstruire P’tit Biscuit maintenant qu’il n’y a plus personne avec des bras pour faire de la pâtisserie ???

Carole: Concernant la chute, je le trouve inattendue par définition et surtout très drôle ! Un peu de cynisme dans ce monde de bisounours ! Non plus sérieusement, je suis certaine que ça fonctionne très bien sur les petits ! La cruauté est aussi présente dans la cour de récré, et dans la vie…Je suis pour qu’on puisse proposer aux enfants d’autres fins, surtout en littérature, qu’une fin douce et mielleuse. Les contes le font depuis toujours. Je n’avais pas remarqué le petit oiseau de la dernière page. Du coup, à chacun d’interpréter selon sa sensibilité ou son sens de l’observation !

Interview de l’auteure, Cécile Hudrisier par mail, par Kik

Tout d’abord, j’aimerai poser quelques questions sur la genèse de l’album, pour lequel vous signez le texte et les illustrations. Est-il une envie personnelle ou une commande de l’éditeur ? Si c’est une envie personnelle, pourquoi cette histoire de bonhomme en pain d’épices ? Si c’est une commande, pourquoi avoir dit d’accord ? Qu’est ce qui vous a tenté dans cette histoire ?

Cécile Hudrisier :  Cela faisait un moment que j’avais envie d’un projet rien qu’à moi, texte et illustrations. Ce n’est pas une commande de mon éditeur, mais bien un projet personnel, mené en solo, sans savoir s’il trouverait preneur.
En fait, j’ai eu envie de parler d’un personnage a priori « fragile ». Je me suis dit qu’un personnage fait de biscuit évoquerait bien cette fragilité. (Est-on voué à se faire « manger » lorsqu’on a l’air aussi tendre et délicieux qu’un petit biscuit ?… c’était ma question de départ. Un sujet que j’avais envie de traiter.)

C’est pourquoi j’ai décidé de me réapproprier l’histoire du petit bonhomme de pain d’épices. En fait, c’étaient surtout les caractéristiques physiques du héros qui m’intéressaient. Aussi, le point de départ de l’histoire : je me suis toujours demandé pourquoi cette grand mère fabriquait un biscuit en forme de petit bonhomme, alors qu’elle aurait très bien pu se contenter de fabriquer un biscuit en forme de biscuit…?! J’ai lu plusieurs versions du conte traditionnel, et notamment dans une, il est dit que le vieux couple ne pouvant plus avoir d’enfant, la vieille dame avait eu l’idée de fabriquer un petit bonhomme avec du pain d’épices. J’avais trouvé ce postulat de départ, terriblement cruel… mais terriblement intéressant, aussi !

Les questions de création, d’engendrement…tout ça m’a vraiment inspirée.
Je n’ai pas du tout voulu faire une « réécriture d’un conte populaire », mais simplement m’approprier un personnage pour lui faire raconter une toute autre histoire, cruelle, mais drôle… Une histoire qui me ressemblerait, qui traiterait de sujets qui me touchent.

Pourquoi cette fin, avec le retour à la maison, et cette grand-mère énorme dans la double page qui boulotte pratiquement tout le bonhomme ? Puis ce revirement de situation ? Pourquoi avoir fait « gagner » le P’tit biscuit pour une fois ? 

Cécile Hudrisier : En fait, j’adore l’humour noir. J’adore être surprise, voire choquée. Je n’aime pas les trucs tièdes, ou bien pensants. (Oui, j’avoue que j’aime aussi être un peu « poil à gratter » !…) C’est pourquoi j’avais envie d’une fin qui décoiffe.
La grand-mère énorme qui dévore le ptit biscuit, oui, c’est un peu gore… mais il fallait bien ça pour la montée « dramatique » de l’histoire ! Et surtout, l’exploit du biscuit qui parvient à se rebiffer alors qu’il ne lui reste presque plus rien pour se rebiffer est d’autant plus valeureux, je trouve !
De plus, ça allait dans le sens que je voulais : mon ptit biscuit a beau être né de la dernière fournée, il a beau être gentil et poli, il n’est pas voué à se laisser dévorer,surtout pas par celle qui l’avait cuisiné pour de bien mauvaises raisons…

Question très pratique, juste pour mon esprit cartésien, comment il a fait P’tit Biscuit pour monter dans le lit sans jambes?!

Cécile Hudrisier : Ah ah !! j’adore ! Avec l’éditeur, on s’est un peu posé cette question, et en blaguant, je lui ai dit qu’il pouvait rouler jusqu’au lit… mais bon, en vrai, ça fait partie du mystèèèèèère.Tout comme : comment a-t-il pu ouvrir une bouche assez grande pour dévorer mémé ? comment l’a-t-il avalée vu qu’il n’a plus de ventre ? S’est-il servi de la pique à chignon de mamie pour s’en faire un cure-dent ?! A-t-il recraché son châle pour s’en faire une couverture ?
Et surtout,… comment va-t-il continuer à vivre maintenant qu’il n’est plus qu’une tête de galette ?! Au fond, est-il vraiment vainqueur dans cette histoire ?…
D’autant que si vous avez bien observé, le petit oiseau mangeur de miettes veille à son chevet…. hum hum…

Avez vous envie de faire d’autres adaptations d’histoires classiques de la littérature pour la jeunesse ?

Cécile Hudrisier : Pourquoi pas ! Pour l’instant je n’ai pas de projet en cours, mais j’ai lu des histoires anglo-saxones dont certains héros m’ont bien plu…affaire à suivre.

Quelle est la part de « papier » et de numérique dans la réalisation de vos illustrations ? 

Cécile Hudrisier : Dans cet ouvrage tout est fait main ! pas de numérique ou de retouches photoshop, que de l’aquarelle, de la mine graphite, un peu de crayons de couleurs et des papiers collés.
J’ai aussi oublié de parler de ma grande inspiration : « the melancoly death of oyster boy » et toutes les petites histoires terribles de Tim Burton. J’adore le mélange de poésie et d’humour noir.

Merci aux membres d’À l’ombre du grande arbre pour cette lecture commune.

Retrouvez les chroniques de Bouma et de Gabriel.

Bonne lecture à vous tous.