Nos coups de cœur de novembre

Décembre est déjà là !

Peut-être que nos choix de coups de cœur de novembre vont-ils vous aider à emplir la hotte du Père Noël ?

En tout cas, nous l’espérons, alors les voici !

*************************************************************

Novembre a été un mois de lecture particulièrement intense sur l’île aux trésors. Mais le trésor du mois est sans aucune hésitation Le célèbre catalogue Walker & Dawn, de Davide Morosinotto (École des loisirs, 2018). Un régal de lecture plein de fraîcheur et d’aventures qui nous a emmené de la Louisiane à Chicago, accompagné de quatre amis aussi intrépides que sympathiques… Pour finir de vous convaincre, jetez donc aussi un œil sur l’avis de Pepita !

*************************************************************

Chloé, de Littérature enfantine, est à la recherche de la perfection, et l’a trouvée sous la plume de Remy Charlip.
Une journée sans contrainte, sous le signe de la complicité père fils, un véritable petit bonbon cet album. Un jour parfait, Remy Charlip, MeMo

**********************************************************

Pépita, de Méli-Mélo de livres, a particulièrement aimé retrouver Flora et Max dans leurs nouvelles vies, après leur folle rencontre. Il y a des romans, comme ça, on y  est bien de suite, on aimerait rencontrer les personnages, et leur dire combien ils nous ont émus. Les nouvelles vies de Flora et Max, un roman écrit à 4 mains par le couple Coline Pierré et Martin Page à l’Ecole des loisirs, collection Médium+.

**********************************************************

Sophie de La littérature jeunesse de Judith et Sophie est tombée (encore) sous le charme du style de Rébecca Dautremer avec son album Les riches heures de Jacominus Gainsborough publié chez Sarbacane. Avec douceur, elle y raconte la vie simple de Jacominus qui pourrait être n’importe qui d’entre nous.
Ce fut une petite vie, vaillante et remplie. Une bonne petite vie qui a bien fait son travail.

**********************************************************

Aurélie de l’atelier a eu beaucoup de coups de cœurs ce mois-ci mais si elle ne devait n’en garder qu’un, elle  conseillerait Groléphant & t’it souris de Pierre Delye et Ronan Badel chez Didier Jeunesse. Un duo rafraîchissant autant pour les auteurs que pour les personnages.Cet album sous format BD est rempli d’humour absurde.

**********************************************************

Hashtagcéline vous propose de partir en voyage sur l’île de Sumatra pour y faire la connaissance d’un drôle d’orang-outan. Exotisme, fantaisie, dépaysement et grain de folie garantis !

Laurent le flamboyant, un roman de Karen Hottois illustré par Julia Woignier paru chez Memo dans la collection Petite Polynie.

 **********************************************************

Yoko Lulu des Lectures Lutines a découvert un chouette roman de Science-fiction, avec plein de suspense et de rebondissements. La loi du dôme de Sarah Crossan aux éditions Bayard l’a convaincu sur le fait qu’il faut protéger la planète si on veut pas que cette histoire soit prémonitoire.

Afficher l’image source**********************************************************

 

Lecture en duo : Capitaine Rosalie

Hier le monde s’est souvenu de la fin de la Grande guerre. Il y a 100 ans l’armistice était signé. Il n’y a pas une famille qui ait été épargnée par ce conflit.

C’est un des thèmes de ce sublime album de Timothée de Fombelle au texte et Isabelle Arsenault aux illustrations, publié chez Gallimard jeunesse.

CAPITAINE ROSALIE  : Alors que son père est à la guerre, Rosalie se lance dans une mission secrète.

Nous sommes deux à l’avoir lu sous le Grand Arbre (pour l’instant !) et nous avons eu envie d’échanger sur notre ressenti, Céline et moi-même, avec une pensée émue pour nos aïeuls qui ont combattu ainsi que pour tous ceux qui ne sont pas revenus.

Des photos de l’album vont illustrer nos propos et à la fin, une lecture d’un passage à voix haute.

***************

Pépita : Qu’est-ce qui t’a donné envie de te plonger dans cet album ?

Céline : Déjà, je suis une grande fan de Timothée de Fombelle. J’aime ses histoires, sa façon d’écrire et sa sensibilité. J’ai eu l’occasion de l’entendre parler de cet album et il a su, comme à chaque fois, me toucher. Il m’a complètement conquise avant de l’avoir en main. Et toi ?

Pépita : Comme toi, je suis une grande fan de cet auteur que j’ai découvert grâce à la passion d’un des membres de ce blog ! Pour celui-ci, je l’ai acheté les yeux fermés et waouh ! Quelle émotion ! Je connaissais son illustratrice aussi pour d’autres albums et je me suis dit que ce devait être une pépite !
Qu’est-ce que ce titre a d’emblée évoqué pour toi ? Il est vrai que le sous-titre éclaire un peu non ?

Céline : Le titre m’a évoquée la notion de combat, nécessairement. Mais en même temps, il m’a rendue très curieuse de connaître l’histoire de cette petite fille. Comment pouvait-elle être impliquée aussi jeune dans ce conflit ? Et surtout, quelle pouvait bien être sa mission secrète ? Mais je me suis surtout dit que c’était un joli titre plein de promesses, connaissant TDF.
Les illustrations occupent une place importante, qu’en as-tu pensé ?

Pépita : Oui et tant mieux ! J’ai beaucoup aimé leur résonance avec le texte et leur symbolisme : grisaille, bleu des lettres et flamboyance de l’orange dans les cheveux de Rosalie. Les double pages arrivent à point comme une respiration nécessaire à ce texte lourd de sens.
Un texte dont on ne peut dévoiler le mystère qui plane : cette mission que s’assigne Rosalie n’est-ce pas ?

Céline : Impossible d’en dire trop effectivement car j’avoue que si j’avais eu le fin mot de l’histoire avant, je n’aurais pas eu la même émotion… T’es-tu doutée de quelque chose durant ta lecture? Car honnêtement, pas moi. Pas un instant. Je me suis juste laissée portée par le texte et par l’ambiance… Aveugle aux indices.

Pépita : Je me suis doutée de quelque chose mais je n’ai pas voulu m’y attarder. J’ai laissé le texte se dérouler et faire son oeuvre émotionnelle. Et puis quand j’ai réalisé réellement de quoi il s’agissait comme mission, j’ai trouvé cela terrible, presque même plus que la guerre et ses conséquences car concernant son papa, je n’étais guère positive quant à l’issue. TDF aborde là un sujet grave : la guerre vue par les enfants, même si elle est loin et donc moins présente. Elle est présente à travers les lettres du papa. Il aborde la vérité qu’on doit aux enfants. Mais en même temps, on ne peut s’empêcher de se dire : qu’aurais-je fait à la place de la maman ? Il arrive aussi à introduire du merveilleux à travers plein de petites choses à première vue anodine. Il est vraiment très fort pour ça.

Céline : Qu’as-tu pensé de Rosalie? L’as-tu prise au sérieux, elle mais également cette mission secrète ?

Pépita : oui totalement. C’est une petite fille de 5 ans et demi et on se doit de faire confiance à l’enfance dans ce qu’elle se donne comme but absolu. J’ai beaucoup aimé cet aspect-là : ce respect de l’enfant. Car si on ne respecte plus l’enfant, que reste-t-il ? TDF, c’est l’auteur de l’enfance. Car dans l’histoire, le maître semble l’oublier au fond de la classe, tous l’oublie sauf Edgar le cancre, tous ne savent même pas la nommer sauf quand elle est en danger. L’appeler par son prénom, c’est la prendre au sérieux, pour un être humain.

Céline : Bizarrement, je crois que je me suis vraiment positionnée du côté de Rosalie. Je me suis glissée, le temps de quelques pages dans sa peau. Et en réalité, un peu comme elle, je pressentais les drames, les non-dits et les mensonges qui arrangent tout le monde, sans trop vouloir m’y attarder, concentrée sur la mission secrète. Du coup, j’ai foncé droit dans le mur et je me suis pris la réalité en face, un peu durement. J’avais bien compris certaines choses mais pas l’essentiel. Et l’émotion a été très forte. Il m’a fallu lire, et relire cet album avec la connaissance du secret de Rosalie. Et j’ai vu toutes les choses que j’avais manquées. L’as-tu relu ? As-tu eu besoin, comme moi, de le relire? Comment l’as-tu perçu ?

Pépita : Oui je comprends ce que tu veux dire. En fait, j’ai eu une première lecture silencieuse seule et submergée par l’émotion , j’ai eu envie de le lire à haute voix de suite car j’entendais la voix de l’auteur le lire. Très troublant. Puis je l’ai fait lire à mes filles qui ont fondu en larmes, et à mon mari, idem. Plus tard, je leur ai lu à haute voix et ce texte est d’une telle fluidité ! Les illustrations sont parfaites aussi. Il m’a été difficile de mettre des mots dessus. Et puis TDF a le chic de mettre de la poésie là où ne s’y attend pas au détour de petites phrases courtes mais qui en disent tant ! Elles sont comme des marches sur lesquelles s’appuyer pour ne pas trop sombrer dans l’émotion. Comme celle-ci : “Elle a le visage que j’aime. Celui des jours fragiles.”

Céline : Les adultes sont assez distants vis-à-vis d’elle et cela m’a fait mal au cœur tout du long… En même temps, le contexte de l’époque explique aussi que l’esprit des hommes et des femmes de l’époque soit occupé par une seule chose :la guerre. En tout cas, moi aussi bien sûr je l’ai prise au sérieux. Et même si sa mission avait été moins importante, étant aussi cruciale pour Rosalie, elle était quoi qu’il arrive à prendre en compte. Il est clair que TDF sait nous parler des enfants, sait nous rappeler ce que c’est qu’avoir cinq ans et demi. Elle est très touchante. Elle donne envie d’être protégée et en même temps, elle est très déterminée. C’est une grande héroïne !
J’ai trouvé ce passage la concernant tout simplement magnifique : « Les taches de rousseur sous mes yeux, les animaux que je dessine sur la page, les grandes chaussettes jusqu’aux genoux, tout cela n’est que du camouflage. On m’a dit que les soldats se cachent avec des fougères cousues sur leur uniforme. Moi, mes fougères sont des croûtes aux genoux, des regards rêveurs, des petits airs que je fredonne pour avoir l’air d’une petite fille.” 

Pépita : Toi qui t’es identifiée de suite à elle, as-tu eu peur pour Rosalie ? De ce qu’elle allait découvrir ?

Céline : J’avais peur mais en même temps, j’avais quand même le sentiment qu’elle n’était pas dupe et qu’elle cherchait justement le moyen de découvrir ce qu’on lui cachait depuis un moment. Les enfants sont malins, sensibles et on les met parfois à l’écart pour les protéger. C’est sans doute une erreur de vouloir penser qu’ils ne verront rien… Je pense au passage où sa maman lui lit les lettres de son père parti au combat… C’est assez parlant, non ?

Pépita : Oui je suis d’accord avec toi.Rosalie veut la vérité, elle ne pense pas à ce qu’elle va lui révéler, elle veut juste la vérité qu’elle pressent bien différente de ce qu’on lui sert.

Céline : Quel regard portes-tu sur les autres personnages de ce récit ?

Pépita : J’ai été très touchée par Edgar le cancre qui lui semble percevoir le côté déterminé de cette petite personne. Par le maître aussi qui même s’il reste dans son rôle est tout aussi surpris par cette détermination. Par la maman bien sûr car c’est une maman et comme toutes les mamans, elle fait ce qu’elle peut. Le passage de la neige d’anniversaire (neige d’anniversaire ! si on n’est pas dans l’enfance là !) est magnifique dans ce qu’il révèle de leur relation, de ce que cette relation devrait être s’il n’y avait pas la guerre. Et toi ?

Céline : Effectivement, ce sont les trois personnages qui se détachent du récit. La maman m’a beaucoup touchée. On la sent désemparée mais voulant bien faire. Elle est fatiguée, par son travail, par ce quotidien qu’elle vit seule et par la guerre… Lors de ma deuxième lecture, je me suis penchée sur le cas des autres personnages. Comment tous ces hommes et femmes ont trouvé le courage de faire face à la guerre ? Il le fallait, certes pour nous, c’est difficile à imaginer. Cela remet les idées en place et fait relativiser…

Pépita : La guerre c’est terrible, on ressent vraiment ce désarroi chez les personnages mais là elle est loin, presque irréelle, elle est ressentie par l’absence, par les stigmates dans les corps (le maître d’école), par les usines d’obus, par les privations (peu de nourriture),…Je trouve que c’est une façon de parler de la guerre qui est moins violente à première vue mais si insidieuse qu’elle en est tout autant violente dans ses symboles.

Mes filles m’ont dit : mais maman, on ne peut pas lire cette histoire à des enfants ! J’ai été surprise par leur remarque mais en même temps…J’ai une amie qui hésitait aussi à la lire à sa fille de 9 ans. Tu en penses quoi ?

Céline : Je me suis aussi posée la question de l’âge. Gallimard le propose à partir de 7 ans. Clairement, je trouve ça un peu tôt. Même si on adopte le point de vue d’un enfant et que certaines choses nous sont cachées, cela ne reste pas moins une histoire dans un contexte qui sera peut-être difficile à faire comprendre à des enfants trop jeunes. Après, c’est aussi un album qui s’accompagne d’explications sur un sujet qui se discute et un thème qu’il faut aborder. Alors je suis assez partagée. Et toi ?

Pépita : C’est toujours compliqué l’âge mais je pense que c’est un livre que les enfants peuvent comprendre car on est dans l’enfance. On projette souvent trop des impressions d’adultes dans cette question. Il faut faire confiance aux enfants…

Si tu devais définir cet album (j’ai vu roman graphique mais non, pour moi, c’est un album) en un SEUL mot, quel serait-il et qu’aimerais-tu dire à son auteur et à son illustratrice si tu les rencontrais ?

Céline : Un seul mot : émotion. Et je crois que j’aurais envie de les serrer dans mes bras et de leur dire merci pour cet album qui m’a profondément bouleversée. Capitaine Rosalie va me rester longtemps à l’esprit. Et toi ?

Pépita : Le même mot que toi et je leur dirais juste merci pour cet album d’une sensibilité si rare. Je n’ai pas réussi à me résoudre à le ranger dans ma bibliothèque…

La lecture du passage : le début du livre

  • Nos chroniques respectives :

Pépita Méli-Mélo de livres

Céline HashtagCéline

E comme Elzbieta et l’Enfance

DRCe sont les Editions du Rouergue qui ont annoncé le décès de la grande illustratrice ELZBIETA le 8 octobre dernier à l’âge de 82 ans à Paris.

Artiste plasticienne, les 60 albums qu’elle a créé sont tous reconnaissables à leurs couleurs et à l’infinie poésie si délicate qui en ressort.

Elle possédait ce regard singulier sur l’enfance et la comprenait si bien.

“L’enfance est la partie mystérieuse de l’humanité. Peut-être que les enfants nous sauveront tous un jour si on apprend à les regarder. Ce sont des génies“, avait-elle dit dans une interview à Télérama en 2014.

Résultat de recherche d'images pour "livres d'elzbieta"

Son dernier album “Petit fiston ” a été publié par Le Rouergue en 2013.

Résultat de recherche d'images pour "livres d'elzbieta"

Nos pensons qu’on a tous en tête un album de cette grande dame qui nous a marqué.

Résultat de recherche d'images pour "livres d'elzbieta"

Elle nous laisse une oeuvre majeure en littérature jeunesse, d’une très grande modernité.

Bon voyage Madame et merci !

Résultat de recherche d'images pour "livres d'elzbieta"

Lecture Commune : Dans les yeux

Quel merveilleux titre pour une lecture commune, non ?

Il y a des albums qui vous remuent dès leur première lecture et cet album-là “Dans les yeux” de Philippe Jalbert chez Gautier-Languereau est de ceux-là.

Une lecture commune s’imposait de toute évidence…

Difficile néanmoins en quelques échanges virtuels de circonscrire toute sa richesse.

Si vous l’avez lu, vous êtes chaleureusement invité.es à nous faire part de votre ressenti !

 

Pépita : Dans les yeux…que vous a d’emblée inspiré la couverture de l’album ? Aviez-vous une idée ou pas de son contenu ? Pouvez-vous décrire en quelques mots ce qu’elle a évoqué pour vous en résonance avec les trois mots du titre ?

Sophie : J’avais pas vraiment d’a priori sur ce que j’allais lire. J’aime bien ouvrir un album sans réfléchir. D’ailleurs je ne crois pas que je savais qu’il s’agissait du Petit Chaperon Rouge, juste que c’était un album fort !

Colette : Un œil de bête, un œil de femme. Une confrontation, un affrontement des regards. Mais d’égal à égal comme semble le suggérer la symétrie qui structure la couverture. Des récits de combat entre des humains et des animaux, la littérature en est riche, ne restait plus qu’à suivre les pages pour savoir où mènerait ce combat.

Bouma : De manière globale, j’aime le travail de Philippe Jalbert et suis donc toujours curieuse de découvrir son dernier album. Pour celui-ci, en voyant la couverture, je me suis dit que deux points de vue allaient être proposés. Après à savoir s’il s’agissait d’une confrontation… ne me restait plus qu’à l’ouvrir !

Alice : Quels regards !!! On ne peut être que happé par ses yeux qui semblent vous interpeller et vous suivre quel que soit le sens dans lequel vous tenez le livre. Ils vous invitent à en tourner les premiers pages pour plonger au plus profond de leur âme. Une couverture sauvage et mystérieuse…

Pépita : Personnellement, j’y ai vu un œil d’enfant et un œil de bête, avec des couleurs inversées : du blanc et du noir. Du rouge intense comme un feu ardent. D’un côté l’innocence et de l’autre la sauvagerie. Comme toi Bouma, j’apprécie beaucoup le travail de cet auteur-illustrateur mais là, quelque chose me disait qu’il changeait de registre.
Alors oui, ouvrons ce livre ! Votre toute première impression sur cette construction pas banale à la fois dans le fond et la forme ?

Colette : Je me souviens très bien de ma bibliothécaire préférée complètement enthousiasmée par cet album qu’elle venait de découvrir et qu’elle tenait à me faire partager ! Ma première impression a été guidée par son regard, car comme à son habitude quand elle aime très fort un livre, elle l’a feuilleté pour moi en direct, en me lisant les premières pages de sa voix inimitable 🙂 L’alternance des pages noires et des pages rouges est particulièrement judicieuse et riche d’un point de vue analytique, le lecteur est plongé dans une double lecture dès le départ quant à l’image, même si la narration, elle, est linéaire – si mes souvenirs sont bons… Nous sommes obligés d’adopter un point de vue dédoublé ce qui crée le trouble.

Alice : La construction s’impose au lecteur assez facilement sans que des codes soient donnés. Finalement, cette alternance de point de vue et de prise de parole sans que les personnages ne soient identifiés, les rend tout de même identifiables. C’est assez finement joué par l’auteur. Je me suis d’ailleurs amusée la deuxième, troisième lecture de ne lire que les pages de droite ou que les pages de gauche … cela modifie toute l’ambiance !

Sophie : La couverture trouve son sens dans ces premières pages. On comprend alors les deux points de vue qui nous sont proposés progressivement : d’abord juste la page de droite puis les deux pages en vis-à-vis.

Pépita : Oui j’ai aussi été happée de suite par cette construction qui crée beaucoup d’implicite et une simultanéité dans l’instant vécu par chaque protagoniste.
Et comme toi Alice, j’ai fait la même chose : ne lire qu’une seule voix et c’est très troublant. Parce que quand même, outre la force de la mise en page, cet album ,c’est d’abord des voix et du bruitage. Des interpellations aussi qui créent encore plus de suspense dans ce qui va advenir.
Parce que disons-le : c’est du conte du petit Chaperon rouge qu’il s’agit ! Pensez-vous que cette version le renouvelle ou au contraire le prolonge ?

©Philippe Jalbert- Site : Gautier-Languereau

Bouma : Clairement, pour moi, Philippe Jalbert a réussi à détourner ce conte mythique de manière impeccable et dépoussiérée. Aborder le point de vie des deux personnages antagonistes, faire s’affronter leurs visions des choses, ça demande forcément au lecteur de trouver l’entre-deux. Et ça m’a rappelé une citation de Mark Twain “Il y a deux facettes à toute histoire et puis il y a la vérité.

Sophie : Pour moi c’est un prolongement du conte, dans le sens où on entre dans toute la subtilité des personnages. Si la personnalité du Petit Chaperon Rouge n’est pas une énorme surprise, pour le loup c’est différent. Je trouve que là où le conte traditionnel pose simplement un personnage de méchant, dans cette version on va plus loin. On voit le besoin de survie de l’animal, la nécessité de manger, cela nuance la méchanceté attitré du loup parce qu’on se met à sa place aussi.

Colette : Ce qui est toujours jouissif avec les albums qui revisitent les contes c’est d’abord le plaisir de la reconnaissance de la référence intertextuelle, le plaisir de la connivence avec les artistes à l’origine du livre ; c’est d’entrée de jeu comme si on se murmurait “oui, je vois très bien de quoi tu parles” et cette connivence pour le lecteur adulte ou enfant appelle aussitôt une interrogation sur ce qui sera nouveau cette fois. Ici c’est une réécriture très proche du conte de Perrault mais le jeu des points de vue auquel s’ajoute celui des paroles rapportées nous plongent dans une lecture très cinématographique et beaucoup plus agressive de l’histoire du petit chaperon rouge. En effet le jeu des cadrages est incisif, le rythme haché, une structure qui semble déjà contenir la violence finale.

Pépita : Moi aussi clairement, cette version là (mais s’agit-il d’une version ?) va bien au-delà. J’ai été bluffée par cette construction. par ses différents niveaux de positionnement, par son côté à la fois suggestif et cru.
Avez-vous remarqué un renversement au cours de l’histoire ou est-ce que je me trompe ?

Alice : SI je me souviens bien, le petit Chaperon rouge n’apparaît pas de suite mais est clairement identifiable grâce à son capuchon qui se détache dans une illustration très sombre. Ce n’est qu’à partir de ce moment là que le lecteur fait le rapprochement… Les points de vue sont en effet très pertinents et s’affrontent comme pour nous rendre l’histoire/ le conte encore plus concret. C’est à la fois surprenant et presque si évident …Un renversement ? Il Va falloir nous en dire plus…. Je ne vois pas …

Bouma : Après relecture je n’ai toujours pas vu ni lu cette inversion. Pour moi, on voit les scènes de gauche à travers les yeux du loup et celles de droite avec ceux du petit chaperon rouge. Normal donc que les images finales soient des gros plans sur la peur dans les yeux de la petite fille pour le loup et la gueule béante de l’animal pour elle. C’est un habile jeu de focale et de gros plans qui m’a franchement séduite.

Pépita : En fait, j’ai remarqué que du moment que le petit chaperon rouge entre dans la maison de sa grand-mère, elle se retrouve cette fois page de gauche et le loup page de droite, ce qui est l’inverse des pages précédentes. Comme un point de non retour. J’ai trouvé ce basculement très signifiant. Comme si elle était déjà avalée, qu’elle ne peut plus déjà sortir de l’illustration. Et tu le dis très bien Céline, elle apparaît d’abord comme un petit point rouge puis elle n’est suggérée que par une image avec une voix off, tout comme le loup, puis ils se retrouvent face-à-face, presque timidement et innocemment je dirais. Les personnages sont d’ailleurs au fur et à mesure de plus en plus imposants. Ce qui me permet d’aborder ce qui me semble être un autre élément essentiel de cet album : la PEUR.
Elle est partout, non ? C’est le “personnage” principal non ? Comment l’avez-vous ressentie ?

©Philippe Jalbert-Site : Gautier-Languereau

Sophie : C’est vrai que la peur est omniprésente tout du moins pour le lecteur. En fait au début, c’est surtout le loup qui a peur : peur des hommes, peur de perdre sa proie… Celle du Petit Chaperon Rouge n’arrive que tardivement car au début, elle est plutôt sereine. Elle prend les conseils de prudence de chacun mais ne montre pas vraiment d’inquiétude. C’est sûrement cette naïveté qui conduit à l’aboutissement.

Bouma : Je n’irai pas jusqu’à en faire le point central. Il y a une tension qui se développe et qui monte crescendo pour le lecteur. Pour moi, elle vient du décalage entre la lenteur de la petite fille qui parcourt la forêt et la rapidité du loup à arriver chez la grand-mère. Et comme en plus, on connait la fin de l’histoire… Mais c’est mon point de vue d’adulte et je comprends que les enfants y voient une peur inébranlable

Colette : Moi personnellement, j’ai surtout apprécié les cadrages plus ou moins resserrés, les premières pages, d’abord du noir, puis un flou, puis un paysage qui s’élargit de plus en plus, comme si le loup naissait à ce moment de l’histoire, comme s’il n’existait pas avant que le petit chaperon rouge ne sorte de chez lui, j’ai été particulièrement sensible à l’esthétique – les illustrations de Jalbert me rappellent les gravures du XIXe siècle dans leur souci du détail (j’aime tout particulièrement la page représentant l’oiseau sur une branche, quelle poésie)- j’ai été également sensible à la structure circulaire de l’histoire – on ouvre sur une page noire, on ferme sur une page noire avec cette inversion qu’a soulignée Pépita, comme si tout était voué depuis le début au néant, à l’obscur mais la peur je ne l’ai pas ressentie. Par contre, je peux témoigner que mon Petit-Pilote de 4 ans a complètement été terrorisé par cette histoire ! Il n’a plus voulu qu’on la relise et il a clairement identifié ce livre comme étant de ceux qui font VRAIMENT peur, pas la peur pour “de rire”, la peur telle qu’elle pourrait bien surgir s’il se promenait dans les bois et se retrouvait en tête à tête avec cette bête au regard rouge. Il y a un côté extrêmement réaliste dans cet album, dans ses illustrations, qu’on ne retrouve pas dans le conte traditionnel et qui visiblement amplifie le sentiment de peur de l’enfant.

Pépita : Et justement, tu me tends la perche Colette à propos des illustrations : il y a effectivement un mélange de modernité (les carrés) et de “désuétude” (les gravures) dans cet album. Est-ce que cela vous a à toutes élargit le regard ou au contraire avez-vous trouvé que c’était trop conceptuel ?

©Philippe Jalbert-Site : Gautier-Languereau

Colette : Cette alliance modernité / gravure c’est ce que j’ai préféré en tant qu’amatrice d’albums, je trouve que c’est l’originalité essentielle de ce livre qui pour moi est une ode aux regards pluriels que l’on porte sur le monde, la nature, l’autre et sur… l’art.

Sophie : J’ai beaucoup aimé les gravures. Je trouve que ça ramène un peu aux origines du contes avec les illustrations de Gustave Doré.

Bouma : J’ai trouvé que cela allait avec la veine des albums un peu “vintage” qui sortent en ce moment. Et je rejoins Sophie sur la référence à Gustave Doré. En fait, je trouve que ces gravures obligent le lecteur à une certaine attention du regard. On est obligé de faire attention à l’ensemble de la scène et à ses petits détails pour en comprendre toute la signification. Et s’il fallait rajouter quelque chose, je dirai que Jalbert a réussi à laisser transparaître malgré tout son trait si reconnaissable, ce qui n’est pas si évident quand on change de manière d’illustrer.

Pépita : Il y aurait beaucoup à analyser dans cet album si riche dans sa relecture prolongée de ce conte si célèbre, et vos réponses très précises en témoignent. Pour terminer, j’aimerais vous demander : qu’est-ce qui vous a le plus touchée à cette lecture ? Comment définiriez-vous cette émotion ?

Alice : Ce qui m’a plu c’est l’inattendu. L’inattendu pas dans le dénouement, certes… mais dans l’angle d’approche. Moi j’aime quand les albums me surprennent, m’amènent sur un chemin inhabituel, voire mieux que je ne peux pas imaginer l’histoire à la simple vue de la couverture, à la lecture du titre ou de la 4ème de couverture. Et c’est exactement ça ici ! J’aime aussi quand les albums sont intelligents. J’entends par là, que tout est suggéré mais que cela n’entrave en rien la compréhension, tout en laissant à chacun une porte ouverte vers l’imagination. J’apprécie ces albums ingénieux !

Colette : J’ai été impressionnée, comme lorsqu’on est au pied d’une oeuvre d’art beaucoup plus grande que nous, comme aux pieds d’un géant,chaque page était un peu comme un vertige. C’est difficile à expliquer mais c’est comme si cet album étirait notre champ de vision.

Bouma : En ce qui me concerne, c’est la curiosité qui a guidé ma lecture du début à la fin. Attendre avec impatience la page suivante, faire attention aux détails, prendre plaisir à lire et à redécouvrir plusieurs fois l’histoire… tout cela renforce mon appréciation de l’album. Et puis j’ai l’impression que Dans les yeux a capté mon propre regard pour me questionner sur ma compréhension et ma vision de ce conte classique.

Sophie : Pour moi, ce serait plus le point de vue du loup qui donne une autre perspective à ce personnage.

Pépita : Pour ma part, cet album a totalement changé mon regard sur ce conte le plus lu. Sa vision cinématographique offre un élargissement du regard tel qu’à la fin j’ai presque cru que le Petit chaperon rouge s’en est sorti, c’est vous dire ! Et puis non, le conte finit bien comme dans la tradition. Mais j’ai trouvé cela incroyable qu’il puisse changer votre perspective à ce point.

 

En prolongement à cet échange, nos chroniques respectives sur chacun de nos blogs :

Sophie pour La littérature de jeunesse de Judith et Sophie

Alice pour A lire aux pays des merveilles

Pépita pour Méli-Mélo de livres

 

**************************************

Des coups de cœur d’été …et comme des envies de lire à la rentrée !

Cet été, vous avez pu suivre nos articles de voyages, tous aussi différents les uns que les autres, avec nos regards, nos endroits de lecture, nos façons de faire pour constituer nos valises ou sacs de livres….

Il y a eu :

-Une semaine d’été avec Aurélie

-Lettre de la valise de Chlop

-En été avec Solectrice

-Dans la valise d’Alice

-Recette pour une bonne PAL de vacances de Bouma

-Dans le cabas de voyage de Sophie

-Lectures sue l’île papillon de Colette

-Les bookplants de Pépita

 

Et alors ? Notre coup de cœur de l’été ? Et notre lecture de rentrée ? Un peu de patience, on vous les livre !

******************

Chez Pépita et son Méli-Mélo de livres, il y en aurait plusieurs… mais je choisis :

Le célèbre catalogue Walker & Dawn de Davide Morosinotto Ecole des loisirs, tant ce roman m’a fait voyager et partir à l’aventure !

Et pour la rentrée, je vous conseille fortement cette gourmandise acidulée  ! Un immense coup de cœur pour ce roman qui est parfait, ni trop, ni pas assez et d’une très belle humanité.

Pëppo de Séverine Vidal chez Bayard (une chronique bientôt).

**********************

Dans la collection de Colette, il y a une envie folle d’envisager sereinement la rentrée et d’embarquer ses élèves vers l’espoir d’un monde qui doit se réinventer, notamment sur le plan écologique. Alors pour envisager l’école autrement, on parlera de Célestin Freinet dans la formidable collection d’Actes Sud Junior “Ceux qui ont dit non” avec Célestin Freinet, Non à l’ennui à l’école de Mario Poblete. Et côté écologie, toujours chez Actes Sud Junior, on va apprendre à faire des biographies à partir du livre Des héros pour la terre, des citoyens qui défendent la planète, d’Isabelle Collombat et Alain Pilon. **********************

Dans l’atelier, Aurélie a versé sa larme pour deux romans ados. Une histoire d’amour et une histoire de vie. La première fois que j’ai été deux de Bertand Jullien-Nogarède chez Flammarion qui vous emporte dans le début des années 2000 entre Paris et Londres avec du rock des seventies dans les oreilles et Soixante-douze heures de Marie-Sophie Vermot chez Thierry Magnier où une adolescente nous plonge dans son passé et son quotidien durant la terrible attente entre son accouchement et la fin du délai légal pour l’accouchement sous X.

**********************

Dans le cabas de Sophie, il y a deux romans coups de cœur aux styles bien différents.

Un thriller captivant autour d’expériences scientifiques sur des enfants : “La noirceur des couleurs” de Martin Blasco à L’école des loisirs.

Martin Blasco - La noirceur des couleurs.

Et la belle découverte en avant-première du prochain roman de Annelise Heurtier à paraître cette semaine : “La fille d’avril” chez Casterman. L’histoire d’une jeune fille dans les années 60 qui souhaite se soustraire au modèle patriarcal pour prendre le contrôle de sa vie. On y parle des questions que toutes les adolescentes se posent (sexualité, féminité, affirmation de soi…) mais 50 ans en arrière.
Un roman qui montre l’évolution de la condition des femmes et qui fait réfléchir sur ce qu’il reste à faire…

Annelise Heurtier - La fille d'Avril.

**********************

Dans la bibliothèque de Chlop (littérature enfantine), un coup de cœur pour une histoire de doudou à l’école, c’est de saison. Mais, avouons le, l’école y est très secondaire, ce qui compte c’est surtout l’humour! La nuit de Berk, Julien Béziat, l’école des loisirs. Et dans les envies de lectures, le très attendu roman de Marie-Aude Murail, En nous beaucoup d’hommes respirent. Cette autrice ne m’a encore jamais déçue et je suis sûre que son premier roman destiné à un lectorat adulte me plaira autant que les précédents.

**********************

Vous connaissez ce livre qui se lit en entier la gorge nouée ?

Alice a été complètement retournée par Deux secondes en moins de Marie Collot et Nancy Guilbert. Véritable coup de coeur et ascenseur émotionnel. Un roman sur le deuil qui donne la folle envie de vivre !

 

**********************

Et pour finir, Bouma retiendra de son été un bel album comme une ode à rester cet enfant espiègle que nous avons tous été : Maman de Mayana Itoïz chez Seuil

Et côté roman, elle a craqué pour Les optimistes meurent en premier de Susin Nielsen, une belle histoire sur le pardon et la reconstruction de soi…

**********************

Et voilà de quoi reprendre sereinement le chemin de l’école, du travail et avoir de belles heures de lecture devant vous. Alors bonne rentrée !