Lecture commune : Janis est folle

Janis est folle par Olivier KA

Paru le 9 septembre 2015 au Rouergue

Collection Doado noir

©Méli-Mélo de livres

 Un roman que j’ai lu à sa sortie…

Attirée par l’auteur qui est aussi un formidable conteur avec son accordéon…

Un roman que j’ai eu envie de partager…

Un roman qui nous a secouées…

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Un roman au titre explicite, une collection qui met le ton, mais quand même, vous attendiez-vous à cette histoire sombre, très très sombre ?

Alice : Vous voulez rire ? Lors de la parution du titre dans le catalogue du Rouergue, sans lire le communiqué de presse, je pensais que ce serait une autobiographie ou un docu-fiction autour de Janis Joplin ! On est loin du compte, hein ?

Carole : ahahah Alice, j’ai pensé la même chose !!! Du coup, étant assez fan de Miss Joplin et ne connaissant pas l’écriture d’Olivier Ka, c’était l’occasion ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ma curiosité est amplement récompensée !

Pépita : C’est marrant parce que moi, le titre ne m’a rien évoqué d’emblée…C’est l’auteur qui m’a accrochée en fait : j’ai eu la chance de le voir sur scène en tant que conteur et du coup, j’ai eu envie de découvrir son écriture et je n’ai pas été déçue non plus.

Alors, cette histoire : Janis est-elle folle ?

Alice : Janis est-elle folle ? Je ne crois pas. Janis déraille parce qu’elle porte en elle une trop grande douleur, un drame et un mensonge sur lesquels elle a essayé de se construire un avenir tout en essayant d’en préserver son fils. A cela s’ajoute un non-dit qui lui occupe l’esprit et tout ça mis bout a bout, Janis sombre dans un autre monde. Un monde parallèle auto-destructeur dans lequel elle finit par embarquer son fils.

[A ce stade de la conversation, Alice nous confie : Article sur mon blog planifié pour demain après un mois de gestation…].

Carole : La folie se définit dans une certaine mesure dans son rapport à la normalité. Chacun sait que la normalité est finalement subjective et surtout sociale. Alors oui Janis est hors normes sociales (pas de logement, pas de travail, son fils pas scolarisé). Elle a un comportement excessif, soit dans l’euphorie, soit dans la dépression. Janis est surtout sensible, blessée, et incapable de gérer ses émotions, enfouie sous son passé et les non-dits. Perso, j’ai ressenti beaucoup d’empathie pour elle. Envie de l’aider, de lui prendre la main parfois.

Pépita : Moi aussi, j’ai ressenti beaucoup d’empathie pour Janis, j’avais envie de lui tendre la main, de lui dire d’arrêter, que Titouan son fils avait besoin d’elle autrement…Mais quand j’ai pris en pleine figure le secret qui la consume de l’intérieur-et le mot n’est pas assez fort-je me suis dit lâchement que c’était perdu. D’ailleurs, le roman prend une tournure encore plus radicale après [On reviendra sur ce point].

Ce roman est très entier sur les sentiments et émotions entre cette mère et son fils. Et Titouan là-dedans ? Comment l’avez-vous perçu ?

Alice : Titouan ? Il suit le mouvement. Il manque à la fois de repères et porte un amour fou à sa mère. Il ne comprend pas toutes ses réactions, il essaye de la rejoindre dans son univers, il peut à la fois être patient et s’agacer de ses coups de folie. Il subit mais il ne se laissera pas manipuler ou entraîner dans un monde meilleur pour lui. Il veut être acteur de sa propre vie et de ses propres choix. C’est un gamin élevé dans de la violence psychologique, qui a pris tellement de claques qu’il ne pourra que se relever.

Carole : Titouan, il fait ce qu’il peut avec ce qu’il a et il s’en sort plutôt bien je trouve. Il connaît sa mère, il arrive à anticiper les crises, il joue son jeu parfois pour mieux la maîtriser. Mais on sent aussi sa fragilité, ses moments de flottement, ses peurs. Fort et fragile à la fois, très sensible. Perso, il m’a bluffée par moments par sa volonté, sa maturité, son sens de la répartie aussi.

Pépita : Je vous rejoins complètement : c’est lui au final qui protège sa mère et bon sang ! Ce qu’il endure ! Il m’a bluffée aussi par sa maturité, sa volonté d’aller au bout, de se mettre à la limite du danger alors que sa mère fonce tête baissée sans mesurer les conséquences de ses actes, à force de trop aimer. Autant on perçoit que Janis part à la dérive, autant on perçoit chez Titouan une force indicible.

C’est donc un roman qui parle de dérive mais aussi, à sa manière, d’amour au sens large. C’est un roman aussi sur un secret familial terrible. Avez-vous ressenti aussi cette radicalisation dans l’histoire au moment où Janis tente de révéler la source de sa « folie » à son fils ? Qu’auriez-vous à en dire ?

Alice : C’est ça, après avoir posé les personnages, nous être familiarisé avec leur univers, tout d’un coup, il y a un changement de cap. La tension monte d’un cran (pas qu’un seul d’ailleurs) et on sait que l’on part à la recherche de la raison pour laquelle mère et fils, unis à jamais, fuient la société. D’ailleurs, le comportement de Janis change aussi radicalement : elle devient plus responsable. Elle sait qu’elle doit la vérité à Titouan. Pour tout l’amour qu’elle lui porte, elle veut désormais le protéger de son passé. Une vérité tellement terrifiante, qu’elle ne nous est pas révélé dans son entièreté d’ailleurs. Et on ne sait plus ce qui nous bouscule dans ce livre, la folie ou l’effroi ?

Pépita : Alice, pourquoi dis-tu que la révélation n’est pas faite entièrement, je ne l’ai pas compris comme tel pour ma part ?

Alice : C’est d’abord la grand-mère de Titouan qui lui raconte ce secret de famille si lourd à porter. Mais alors même que les relations avec sa fille sont « pourries », elle donne une explication pas tout a fait exacte. Elle prend la responsabilité de l’acte mais Titouan soupçonne rapidement que tout ne lui a pas été dit ou, tout du moins, que ca sonne faux. Et une nouvelle fois, le récit s’accélère et, de révélation en révélation, on tourne les pages encore plus vite.

Alice, continuant dans son élan :  (n’y tenant plus, question qui lui vient en écho de sa lecture de Pourquoi j’ai tué Pierre du même auteur chez Delcourt, bande dessinée illustrée par Alfred ). : C’est bouleversant tous ces destins malheureux d’enfants dans ce livre ! Je pense à la sœur de Janis qui vit dans l’ombre de sa soeur , à Titouan, bien sûr, à Janis rejetée à l’annonce de sa grossesse, à l’enfant décédé dans l’incendie, à Janis qui perd son fœtus … Est ce que comme moi c’est ce qui vous a le plus remué ?

Pépita : Bien sûr que la grand-mère prend sur elle : elle veut surtout sauver les apparences ! Pour ma part, j’ai trouvé sa façon de faire vis-à-vis de son petit fils ( qu’elle rencontre pour la première fois tout de même ) et de sa fille ( qu’elle n’a pas revu depuis des années) particulièrement cruelle. Elle met Janis devant le mur sans se préoccuper une fois encore, comme dans son enfance et adolescence, de ce qu’elle ressent vraiment. Et la sœur de Janis, je n’ai éprouvé aucune sympathie pour elle. Cette famille ne sait pas aimer. C’est cela qui m’a le plus remuée. Alors que Janis déborde d’amour à un point qu’elle ne sait plus où le mettre. Et elle veut être aimée en retour. Elle est brisée dans cet élan-là. D’où cette folie liée aussi à l’acte qu’elle regrettera toute sa vie et qu’elle porte comme une croix. Tous ses malheurs viennent de cette béance d’amour. J’ai trouvé cela terrible. Cette froideur qu’on a voulu lui inculquer à la place de son feu d’amour. Révéler à Titouan ce très lourd secret lui arrache le cœur. Une famille qui n’est pas capable de crever l’abcès des non-dits ne fait que les amplifier pour les faire porter à ceux et celles qui suivent, comme une sorte de malédiction. Titouan le pressent. Il a peur. De savoir. Mais quand il l’accepte, il sait que son salut viendra de là, mais à quel prix !

Quant aux destins malheureux des enfants de ce roman, oui, je pense que ce n’est pas un hasard : ce roman, c’est l’enfance bafouée puissance 10. Il n’y a pas de place pour l’enfant. Il dérange. Le père fait-il quelque chose pour rattraper le geste de colère de sa fille, geste certes impardonnable ? Non. La sœur de Janis ne s’occupe pas bien de son fils, enfin de l’idée que je me fais de s’occuper d’un enfant. La mère a -t-elle seulement un geste envers eux à leur arrivée ? Non.
Dans ces conditions, comment pour Janis devenir mère à nouveau ? D’autant qu’elle a en plus sur la conscience la mort de l’enfant dans l’incendie. Elle sait qu’elle n’ira pas plus loin. Elle met Titouan sur son chemin pour qu’il puisse prendre son chemin à lui, sans elle. Son ultime preuve d’amour. Sans doute la seule que Titouan n’aura jamais eu de sa part. Une sorte de sacrifice. Il y a de ça dans ce roman. Un sacrifice expiatoire.

Carole : Je suis d’accord avec vous. Le malheur qui se transmet aussi, comme l’amour, l’empathie, la confiance. Oui il y a des gens qui ne savent pas aimer. Il y a surtout des gens qui ne savent pas se parler ni verbaliser, et tout se compresse à l’intérieur, et fatalement tout explose un jour, tout sort dans une violence inouïe. Le temps joue des tours aussi. Quand on est dans un déni fort, tout se brouille, les souvenirs, les circonstances exactes, l’exactitude des faits. La grand-mère et la soeur en témoignent. Ce roman aussi sombre soit-il dit aussi l’humain, ses perceptions, ses sentiments confus et ingérables. Et il dit également l’intuition, le pressentiment, la survie, notamment à travers Titouan. Janis c’est l’amour inconditionnel, extrême, sans fin. En ça, c’est un roman fort, puissant, violent, et touchant, surtout.

On sent à nos réponses combien ce roman est lourd de sens, et c’est peu dire. Comment vous-êtes vous senties à cette lecture : happées, angoissées, sans souffle, révoltées,…?

Alice : Oui, oui tout cela à la fois, happée, dérangée, bousculée, écœurée, révoltée …Bref, mal à l’aise et envoûtée.

Carole : Exactement, impossible d’arrêter la lecture et à la fois bouleversée, redoutant le dénouement, le pourquoi. Une lecture addictive en somme. Le style et les personnages aidant.

Pépita : En ce qui me concerne, je ne pouvais plus respirer par moment, le souffle coupé. Et presque incapable de me demander comment cela allait bien pouvoir se terminer, tellement on n’y voit aucune issue possible, sinon une pire même que ce qui est déjà donné à lire.

Et justement qu’avez-vous pensé de cette fin ? En est-ce une d’ailleurs ?

Carole : Concernant la fin, je ne sais pas quoi en penser pour être honnête. Je la trouve terrible et inéluctable, terrifiante et lumineuse, ouverte et sans issue à la fois. Titouan paye toute sa vie au prix fort, il est sacrifié. On lui voudrait une nouvelle route, on lui souhaite de s’en sortir. Je crois en la résilience, mais là je suis perplexe quant à son avenir. C’est je crois la première fois qu’un roman me laisse sur un sentiment d’impuissance magistrale…Et la suite de sa vie, comment construire du lien avec quelqu’un avec un tel passé, une telle enfance ? Tout dire et prendre le risque de faire fuir ou tout garder pour soi et perpétuer le déni familial.

Pépita : Pour ma part, c’est tout le contraire. C’est comme si Titouan avait toujours été attendu. Et il pourra essayer de se construire enfin. Quel regard lumineux sur lui ! Et combien Titouan a perçu ce que sa mère voulait lui dire en lui avouant ce secret déchirant : ouvrir un autre chemin pour son fils, la confiance absolue en lui pour qu’il y arrive. Pour qu’il se lave de toute cette déchéance subie. C’est comme une évidence cette fin. Mais voilà, frustrée je suis : j’aurais bien aimé 3 à 4 pages supplémentaires genre « 3 ans plus tard », pour avoir de leurs nouvelles. Mon côté maternel qui ressort. Il a l’âge de mes fils ce jeune homme !

Alice : un peu de vos avis à toutes les deux : cette fin me laisse sur ma faim. J’y crois pas trop, je la trouve un peu trop parfaite et, comme Pépita, j’aurais bien aimé retrouver Titouan quelques années plus tard. Une fin, qui pour moi, a beaucoup moins de puissance que l’ensemble du texte.

Une lecture bouleversante…
Si forte que Céline du Tiroir à histoires, qui a lu aussi le roman et partante pour participer à cet échange, a finalement laissé tomber. Elle nous dit pourquoi :
Que dire de plus. A vrai dire, Janis est folle est un roman qui m’a secouée, mais je me rend compte qu’il m’est en fait assez pénible de me repencher sur ce roman.
En tant que lecteurs, on attend beaucoup de la rencontre de Titouan avec sa grand mère, et en fait on reste un peu sur notre faim je trouve, et la relation de Janis avec sa famille, et notamment entre les deux soeurs m’a mise très mal à l’aise. Entre autres. Parce qu’en fait, quand je repense à ce roman, j’ai vraiment un sentiment de malaise. C’est quand même très déprimant. A tel point que j’ai eu beaucoup de mal à croire à cette fin un peu trop lumineuse, d’un coup, comme ça, alors que tout le reste du roman est si noir.

Il est temps de terminer cet échange avec cette dernière question : cette lecture vous donne -t-elle envie de lire d’autres romans de cet auteur qu’apparemment nous connaissons peu ?

Alice : J’ai déjà lu Pourquoi j’ai tué Pierre, je lirai avec plaisir des titres de cet auteur en étant prête à affronter son écriture, un peu comme une « lectrice-avertie ».

Carole : oui ça me donne envie de découvrir d’autres romans d’Olivier Ka ! J’ai vu qu’il y en avait quelques-uns chez Grasset et pourquoi pas en adulte aussi.

Pépita : pour l’instant, je n’ai lu que ses contes et la bande dessinée dont tu parles Alice et je l’ai entendu comme conteur et c’était chouette ! C’est un homme de scène aussi et musicien. Oui, j’espère qu’il y aura d’autres romans et je les lirais !

Pour éclairer cette lecture, Olivier Kâ a accepté de répondre à nos questions…
Ses réponses très bientôt…

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En attendant, vous pouvez aller lire nos chroniques sur nos blogs,

dont voici des extraits :

A lire aux pays des merveilles pour Alice : « Si la relation mère/fils est parfois dérangeante et que le texte est tout en dureté et en noirceur, cet amour inconditionnel n’en est pas moins touchant et parfois délicat. Ce lien qui les unit, si authentique et excessivement dévastateur. Un roman sombre, très sombre mais d’une grande beauté. Un roman qui ne laisse pas de répit. Un roman difficile à digérer. »

Méli-Mélo de livres pour Pépita : « Voici un roman d’une fougue tragique comme un tsunami sur l’amour maternel et filial d’une très grande sensibilité.Certains passages sont d’une violence noire, d’un désespoir infini, d’une impossibilité à vivre, de murs dressés devant vous et dans lesquels il faut coûte que coûte trouver la faille pour s’en sortir, c’en est presque incantatoire. Mais une fin apaisée, pleine d’espoir et de rire. »

Blog 3 étoiles pour Carole

Et consulter le tout nouveau site des Editions du Rouergue

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