Nous avons été subjuguées par le titre l’Envers de nos décors, qui d’ailleurs, a emporté le Prix ALODGA dans la catégorie Branches dessinées. C’est tout naturellement que nous avons demandé à l’illustratrice Carole Chaix de répondre à nos questions. Son duo avec Thomas Scotto nous montre encore une fois la force des mots en parfaite harmonie avec l’illustration.
*
Actuellement vous êtes en résidence. Pouvez-vous nous en parler ainsi que de votre prochaine publication ? (Vous retrouverez ces portraits sensibles, poétiques (et d’autres héroïnes) dans le carnet publié à l’occasion de la fin de ma résidence « IL ÉTAIT PLEIN DE FOIS aux BEAUDOTTES » en juin 2026.)
J’ai fait la connaissance de Sevran (93) il y a 4 ans. J’ai gagné un concours « illustrer le Grand Paris » on m’a attribué la ville de Sevran, je devais partir du territoire pour réaliser 8 grandes illustrations (imprimées et exposées sur les murs de la future gare de métro).
La gare ouvre en 2027 et aux différents interlocuteurs rencontrés, je disais que je voudrais rencontrer les habitant.es avant l’ouverture, histoire de les connaitre et faire une jolie fête. Depuis 2 ans donc, je travaille en partenariat avec la ville de Sevran dans le cadre d’une résidence de création, sur le vif je rencontre et dessine ces habitant.es travailleurs travailleuses… je récolte des instantanés dans mes carnets. La première année j’ai installé mon bureau d’illustratrice au milieu des gens (c’était à la Micro-Folie de Sevran) avec un studio de portraits dessinés, j’invitais les gens à s’assoir devant moi et poser. Comme la monnaie était du temps, les gens me donnaient de leur vie (j’avais déjà vérifié cela ailleurs) pendant 6/8 mois bien évidemment j’avais d’autres projets à réaliser, je partageais cela aussi. Cette deuxième année a été différente, j’ai installé un bureau mobile dans quatre lieux qui ont été importants pour moi l’année précédente = Micro-Folie, Asso Idées Sevran, Atelier Poulbot et Bibliothèque Yourcenar. Cette année j’ai aussi proposé différentes rencontres/ateliers. Bref J’ai accumulé dessins sur le vif, récits, rencontres, instantanés…
Dès le départ je savais que juin 2026 serait la fin de cette grande aventure. J’ai choisi la forme de l’abécédaire pour ce carnet (qui sera édité par la ville) j’aime les listes de mots, ils sont dans ce carnet poésies. Les doubles pages s’enchaînent ou pas, par exemple on peut passer de claquettes chaussettes à droit au beau, j’aime les paradoxes… J’ai pensé ce carnet comme un résultat poétique, sensible, artistique et politique, je le dédie aux habitant.es. et comme des points de suspension, il sera lors de sa distribution à continuer, je ne peux pas m’empêcher à mettre du participatif… En parallèle et tout l’été une exposition sera installée en extérieur sur les grilles de la Micro-Folie.
Que cherchez-vous concrètement lorsque vous acceptez ou postulez à une résidence d’illustratrice ?
Depuis 2009, j’en fais régulièrement. J’aime travailler ailleurs que dans mon atelier et j’aime aussi faire connaissance avec un territoire c’est un terrains de vies qui me permet de rester dans la réalité, c’est pour cela d’ailleurs que j’ajoute systématiquement TOUS TERRAINS à illustratrice.
J’aime aussi les grands écarts que ces résidence peuvent engendrer : passer du jardin de la villa Médicis à Rome et la Halle Mandela de Sevran par exemple, dans les deux cas, je fais mon métier. Et surtout le carnet, réceptacle de mes instantanés, me permet de partager ces endroits dans l’un et l’autre des lieux.
Participer à des résidences et dessiner au milieu des gens, ma permis de développer cette pratique du dessin sur le vif, aujourd’hui le dessin est ma deuxième langue mais cela n’a pas toujours été le cas, aujourd’hui je peux compter dessus comme si j’étais bilingue.Et puis mes résidences sont programmés en amont, financées, c’est rassurant quand on pense que nos métiers ont un statut très précaire.
Vous travaillez également sur des « grands formats » c’est-à-dire que vous réalisez des fresques. Comment se concrétise ce genre de performance ?
Je les conçois de la même façon que mes images sur des histoires pour futur album ou bd. Avant tout ce sont des illustrations, donc un dessin qui raconte, et s’il n’y a pas d’histoires je m’en trouve une. La grosse différence est bien entendu la taille et le pourquoi et pour qui ?J’aime que l’illustration soit aussi en dehors du livre relié. J’aime aussi créer des fresques que j’ai nommé « Permis de colorier » avec et pour le public et enfin j’aime concevoir des installations de papier en 3D (exemples pour le Palais de la Porte Dorée à Paris) où le public visite un récit plutôt que de tourner des pages…
Nous vous connaissons à travers vos illustrations réalisées pour les éditions du Port à jauni mais également pour celles qui illuminent les textes de Thomas Scotto. Comment abordez-vous ces différentes étapes de travail par rapport au écrits proposés ?
Je rencontre toujours l’autrice ou l’auteur et bien entendu l’éditeur ou l’éditrice. Je conçois ce travail en étroite collaboration. Avec Thomas Scotto par exemple, nous nous sommes inventés une résidence ensemble afin de réaliser la « bible » de notre future BD, à savoir découpage et intentions par liste, story board…. document hyper important pour la suite, ce doc a été un guide, à chaque étape j’ai montré à Thomas, esquisses, story board, planches…
Au Port a jauni, j’ai travaillé en étroite collaboration avec l’éditrice qui est venue dans mon atelier et a exploré comme une dénicheuse, très intéressant aussi comme approche professionnelle, c’était très gestuelle. J’ai l’habitude d’accrocher au mur mes recherches, j’ai devant les yeux des cartes mentales de tous les travaux en cours…
Dans vos illustrations, vous faites souvent le choix de couleurs très vives, qui contrastent avec des parties laissées blanches ou peu colorées, pouvez-vous nous expliquer ce qu’il signifie pour vous ? Est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur votre technique ?
J’ai commencé à travailler mes illustrations en volume (date à modeler, fil de fer…) il fallait un photographe, j’ai adoré cette période et au fil des années et 26 ans plus tard et grâce à l’assurance du trait, j’aime que mes outils tiennent dans des trousses. C’est par les dessins sur le vif que ces couleurs vives sont apparues, et c’est surtout mes voyages en Italie, la lumière, les jardins…m’ont « fait des shoot » des couleurs de lumières… Je voulais garder tout ça dans mes autres images… C’est vrai qu’il fait souvent beau dans mes images avec ce bleu (piscine turquoise). En revanche dans mes illustrations cela dépend du ton de l’histoire, de mes émotions à, la lecture, des ambiances et décors…. C’est l’histoire qui commande.
Avec quel(s) auteurice(s) rêveriez-vous de collaborer ?
Aujourd’hui je vais être l’autrice de mes futurs albums/BD. En revanche je viens de terminer un spectacle, une lecture dessinée musicale avec Jo Witek et nous sommes impatientes de travailler ensemble sur pourquoi pas ce projet en édition.
Vous êtes souvent éditée chez des petits éditeurs. Est-ce un choix de votre part ?
Actes Sud, Thierry Magnier, Rue du Monde… ne sont pas petits, d’ailleurs très honnêtement je ne sais pas ce que cela veut dire petits éditeurs. Moi, je veux travailler avec des éditeurs/éditrices professionnelles, honnêtes, enthousiasmes, pas menteurs et ne faisant pas de chantages affectifs… petits ou gros… Et quand cela ne fonctionne plus je les quitte et n’y retourne plus.
Vous êtes très sensible aux différentes formes d’art et dans votre parcours cet éveil nous donne des publications très originales comme vous avez pu le faire avec les éditions de l’Edune ou de la Maison est en carton. Comment ces projets naissent-ils ?
Sensibles plutôt depuis mes études aux beaux-arts et aux décoratifs à Paris en images imprimée (section art) cela a coloré qui je suis aujourd’hui pas nécessairement ces deux maisons d’éditions. Mes nourritures sont au musée, peu dans les livres…
Vous rencontrez différents publics, quels types d’échanges préférez-vous ?
Difficile de choisir, Je ne préfère pas un public particulièrement je crois, mais quand je rencontre des classes j’aime voir des élèves en fin de primaire ou, et aller au collège avec les albums, mes carnets et les BD j’adore… C’est aussi pour cela que je partage et fabrique des résidences, aller rencontrer et faire connaissance avec des gens ailleurs… Et puis depuis quelques années je suis invitée à des modérations graphiques : je traduis en mots et en images : débats, formations professionnelles, L’Alliance pour la lecture…. ou collectivement (lors notamment du festival des Passeurs.ses d’Humanité dans la Roya) et là, à la fin nous invitons le public présent à venir consulter cette « traduction » graphique.
Avez-vous un souvenir de l’une de ces rencontres à nous partager ?
Aujourd’hui je fais très rarement des ateliers d’illustrations (ou alors en duo avec l’auteurice) je partage cette langue du dessin et pendant les rencontres scolaires, j’invite les élèves à essayer ce langage en mots et en dessins… et ça marche !
On devrait vraiment enseigner cette langue comme un moyen de communication et pas, d’abord comme une discipline artistique avec des concepts…
*
C’est une merveilleuse conclusion à cet échange, merci à Carole Chaix d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Nous vous invitons à (re)découvrir son univers dans ses livres et sur son blog !


