Les livres qui bousculent

Depuis le début de l’été, sous le grand arbre, une question nous hante : qu’est-ce qu’un bon livre ? Comme l’auteure dont j’ai la chance de porter le prénom, je suis une grande amoureuse et pour moi le bon livre c’est celui que je caresse, que je regarde, que je hume, que je serre contre moi passionnément. C’est celui qui m’habite. Le bon livre, je sais exactement où il est. Je vais le chercher quand ça ne va pas. Je ne saurai trop dire pourquoi je l’aime comme avec les personnes qui me sont chères. Pourtant, comme Chlop, Pépita et SophieLJ, j’ai regardé de plus près les livres que je chroniquais et je me suis demandée pourquoi ceux là et pas les autres et il s’est avéré que j’aimais particulièrement les… O.L.N.I (les Objets Littéraires Non Identifiés) : ces livres qui bousculent tout sur leur passage…

Des livres qui bousculent les formats et les matières

La plupart du temps, les livres qui m’interpellent, ce sont d’entrée de jeu des albums hors normes, des grands, des volumineux, des minuscules, des livres à tirer, à déballer, à ouvrir comme des pêches ou des abricots. Des livres qui font jouer ma sensibilité esthétique, des livres où « les parfums, les couleurs et les sons se répondent».  Le bon livre a laissé son empreinte sous ma paume. Là, voyez mes mains « repensent »  au très beau format à l’italienne de Moi j’attends, de Serge Bloch et Davide Cali. Mes bras tout entier se souviennent encore du très grand format d’Abris d’Emmanuelle Houdart ; quant à la pulpe de mes doigts elle a gardé à jamais la marque laissée par le coffret de Muséum de Frédéric Clément et mes ongles frétillent encore du souvenir des petites enveloppes à décacheter de la correspondance de Sabine et Griffon imaginée par Nick Bantock.

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Une maison d’édition en particulier ravit mes sens depuis quelques années c’est la maison d’édition Les Grandes Personnes. Les livres d’Annette Tamarkin tout particulièrement avec leur architecture de papier à déplier, replier ravissent mes dix doigts.

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Idem pour ceux de  Lucie Felix qui jouent aussi de la matérialité de l’objet livre comme dans le génialissime Prendre et donner où le livre se fait tour à tour imagier, puzzle, encastrement, ravissant non plus mes dix doigts mais tous les doigts de la maisonnée !

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Finalement, il n’y a qu’en littérature jeunesse où l’on peut autant se jouer de la matérialité du livre tout en le rendant accessible au plus grand nombre. Pour moi le « bon » livre est un livre proche du livre d’artiste, un livre qui imprime son sceau dans la chair de son lecteur.

Des livres qui bousculent les codes littéraires

Mais non seulement le « bon » livre bouscule les formes établies, mais il bouscule aussi les codes littéraires. Le bon livre est celui qui nous invite à une autre forme de lecture en se jouant des codes littéraire, il mêle les genres pour réinventer des formes nouvelles, originales et belles.  Dans Il était une fois : contes en haïkus, Agnés Domergue et  Cécile Hudrisier ont travaillé à faire émerger la quintessence des textes fondateurs que sont les contes classiques. En 3 vers et une goutte d’eau, les artistes ont créé un genre nouveau, surprenant, qui invite à la création.

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Dans La Gigantesque petite chose, Béatrice Allemagna manie le texte bref, le portrait en quelques lignes pour renouveler le genre de l’énigme et nous interroger avec beaucoup de poésie sur l’essence du bonheur.

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Le « bon » livre se prive même d’ailleurs parfois du littéraire comme dans les albums sans texte. Nous raconter une histoire ? Et pourquoi pas en silence ? C’est le cas des albums sans texte dont nous avons déjà débattu ici qui nous déroutent, bousculent nos habitudes de lecture, qui nous invitent à nous plonger dans l’image, dans cette poésie qui naît à la frontière de ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, à la frontière de ce qui se ressent et de ce qui se pense. Car oui la plupart du temps dans un album ce qui me touche c’est sa dimension poétique, sa capacité à instiller dans le déroulement des pages, ce je-ne-sais-quoi qui nous fait tellement aimer la vie et que le « bon » livre réussit parfaitement à mettre en lumière.

Des livres qui nous bousculent !

Bousculer les formes, bousculer les genres, oui, mais c’est pour mieux bousculer notre humanité. Car au final ces livres qui me séduisent tant, ce sont des livres qui tentent de fixer aussi bien à travers le fond que la forme une certaine forme de beauté.

Je ne prendrai qu’un exemple qui me fait frissonner à chaque lecture : Moi j’attends de Serge Bloch et Davide Cali.

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Ce livre qui se présente comme une enveloppe adressée à l’être cher, s’ouvre sur un fil de laine rouge qui guidera le lecteur de page en page, à la suite d’un petit d’homme qui grandit, qui se construit, comme chacun de nous se construit. C’est immensément complexe et profondément simple à la fois, c’est singulier et universel tout en même temps, et finalement essentiel et dérisoire.

Et surtout, surtout : c’est beau.

Voilà ce que je me dis à chaque fois que je ferme un « bon » livre : c’est beau. Et cette beauté n’est pas vraiment définissable, elle existe, elle est évidente. Pour moi le bon livre est celui qui réussit ce sacré paradoxe : faire jaillir l’ineffable en plein cœur du langage.

Pour conclure,

je voudrais reprendre une citation d’un pédagogue que nous sommes plusieurs à affectionner à l’ombre du grand arbre, une citation qui définit pour moi parfaitement ce qu’est un enfant, et à travers cette définition, ce que serait un livre qui serait vraiment à sa hauteur :

 « Le poète est un être qui connaît aussi bien l’enchantement que les plus grandes souffrances ; il s’emporte et se passionne facilement, il ressent très fortement les émotions et les malheurs d’autrui.

Les enfants sont comme lui.

Le philosophe, lui, est un être qui aime réfléchir et qui veut absolument connaître la vérité sur toutes choses.

Et là encore, les enfants sont comme lui.

Il est difficile aux enfants de dire ce qu’ils ressentent et ce qu’ils pensent car il leur faut s’exprimer avec des mots ; et écrire est encore plus difficile.

Mais les enfants sont des poètes et des philosophes. »

Janus Korczak, Les règles de la vie, 1929

Pour moi, le « bon » livre est celui qui réveille en nous, dans un même élan, l’enfant poète et l’enfant philosophe.

Une réflexion au sujet de « Les livres qui bousculent »

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