Lecture commune : La pouilleuse

La lecture de La pouilleuse m’avait donnée envie d’en parler, plus que tout autre livre. D’ailleurs dès le lendemain de ma lecture j’avais envoyé une demande d’interview à son auteur, Clémentine Beauvais (Interview que vous pouvez lire ici). J’ai proposé à mes complices d’A l’ombre du grand arbre de le lire aussi et d’en débattre, voici le résultat de nos conversations… auxquelles s’est jointe Clémentine Beauvais… à l’ombre du grand arbre.

 

Gabriel (La mare aux mots) : Lorsque j’ai chroniqué ce livre je n’ai pas mis réellement de résumé, j’ai trouvé qu’il était agréable de se laisser porter par l’histoire sans savoir, à l’avance, de quoi allait parler le livre… d’être surpris par la tournure que prend l’histoire, qu’en pensez-vous ?
Drawoua (Maman Baobab) : Agréable n’est pas l’adjectif que j’emploierai pour parler du chemin dans lequel nous emmène l’histoire. Je n’ai pas non plus lu de résumé avant d’attaquer la lecture mais, je trouve que l’on ressent assez vite un malaise… Celui qui guide la lecture et nous pousse à tourner les pages. La tension prend vite le dessus dans le rythme et avec un mauvais jeu de mots je dirai que l’histoire est plausible, et qu’à un cheveu, on bascule de la fiction et là ce qui pourrait être une réalité chroniquée dans les faits divers de la presse quotidienne.
Sophie (La littérature de Judith et Sophie) : Je n’ai pas lu le résumé non plus, en revanche j’avais eu quelques échos donc je savais à quoi m’attendre. L’angoisse que j’ai ressentie à la lecture était plutôt sur l’issue de cette histoire.
Carole (3 étoiles) : Je n’ai pas lu de résumé et me suis efforcée à ne lire aucun commentaire ni chronique pour me laisser tomber dans ce livre au titre qui me faisait pressentir une lecture pour le moins perturbante. Et évidemment je n’ai pas été déçue !

Gabriel : Clémentine, ne pensez-vous pas que le roman est encore plus intéressant si on ne connait pas l’histoire ?
Clémentine Beauvais : Peut-être, oui. Je ne sais même pas si on peut raconter l’histoire sans rendre le résumé racoleur (‘des jeunes kidnappent et torturent psychologiquement une petite fille’) ou complètement absurde (‘des jeunes kidnappent une petite fille pour lui enlever ses poux’). L’histoire, l’intrigue si vous voulez, n’est pas véritablement l’intérêt du livre, c’est plutôt les questions qui entourent ce geste qui sont importantes. Donc peut-être qu’une lecture ignorante du résumé a de gros avantages.

Gabriel : Et comment êtes-vous ressorties du livre ? Quel était votre sentiment, votre état en le terminant ?
Carole : comment dire ? retournée, affectée, tremblante, au bord du mal de coeur, limite horrifiée. J’ai poussé des onomatopées durant toute la lecture, et dans l’incapacité émotionnelle de stopper ma lecture. Ce roman ne peut laisser indifférent. C’est une lecture engageante qui ne laisse pas indemne.
Sophie : Pendant la lecture, j’ai ressenti la même chose que Carole. Par contre à la fin, j’étais rassurée ! Franchement, je m’attendais à ce qu’il trouve un cadavre dans l’ascenseur ! Bien sûr, j’ai été rassurée pour la petite fille mais je reste choquée de voir qu’ils aient quand même été si loin. Même si d’une certaine façon, ce genre de dérapage de groupe ne me surprend pas tant que ça !
Drawoua : Personnellement j’ai terminé ma lecture dans le train, de bon matin en allant au travail. Je voulais connaître la fin du livre commencé la veille au soir. J’ai mis un sacré moment à m’en remettre et j’en ai même eu mal au ventre… J’étais vraiment pas très bien en commençant ma journée de travail. Pourquoi ? Il y a en premier lieu cette inquiétude liée directement à l’histoire : savoir si l’enfant sera retrouvée, et dans quel état ? On pense à tout moment que les choses peuvent encore plus dégénérer et que les ados peuvent aller jusqu’à la tuer. Il y a enfin et surtout, ou peut-être de manière indissociable le fait que cette histoire est si réaliste qu’elle pourrait arriver. Ce qui m’a donné mal au ventre, c’est le point de basculement si fragile entre la fiction et la réalité. Cette petite fille était noire et avait des poux. Ce matin je me suis réveillée avec la radio : une enfant de 12 ans s’est fait tabasser par un groupe d’adolescentes plus âgées. Elle était trop maigre…
Sophie : Je viens d’écrire ma chronique pour mon blog et c’est ce que je dis aussi. C’est le genre d’histoire qu’on entend en fait très souvent aux informations. Je me souviens il y a quelques mois (ou plus), un enfant qui en avait tabassé un autre pour un rien dont je ne me souviens même plus. Ce sont des dérapages qui partent vraiment de rien, c’est vraiment très effrayant ! D’autant plus que quand il n’y a pas de pourquoi (comme c’est dit par l’un d’un protagoniste de ce drame), on n’a pas de moyen de les éviter !
Gabriel : Personnellement, je l’ai commencé assez tard un soir et je n’ai pas pu me décoller du livre avant de l’avoir fini, malgré la fatigue. Le lendemain on devait regarder le film Polisse et je me suis dit que là je n’en étais pas capable ! La nuit qui a suivi ma lecture a été assez difficile d’ailleurs et je me suis réveillé avec un sentiment de malaise.

Gabriel : Pensez-vous que l’auteur va trop loin ? Qu’elle fait du « sensationnel » ?
Sophie : Trop loin non je ne pense pas. Elle ne fait que raconter ce qu’on entend aux infos mais de l’intérieur. Et elle le fait bien je trouve.
Drawoua : je ne pense pas non plus qu’elle aille trop loin. Elle aurait pu si le groupe était allé jusqu’au bout, mais ce n’est pas le cas. L’auteure fait monter la tension, le lecteur envisage le pire, tout se joue là. Et l’histoire reste plausible. Peut-être parles-tu par contre du dénouement et de la fin : quand la police les intercepte, les moments plutôt bien conçus quand ils se grattent la tête à sang… on peut y croire aussi.
Gabriel : Non mais en fait quand je parle de ce livre je vois souvent le visage des gens qui se disent que c’est un roman un peu… malsain… je ne sais pas comment expliquer, alors que pas du tout ! Il pourrait l’être mais Clémentine Beauvais a su faire en sorte que ça ne bascule jamais dans une sorte de voyeurisme ou de violence pour la violence.
Carole : L’auteure ne va pas trop loin pour moi. C’est l’humanité qui va trop loin. Elle ne fait que retranscrire une histoire sordide qui pourrait être réelle. Et elle le fait de manière subtile et intelligente, celle qui consiste à faire plonger le lecteur, à lui faire ressentir des émotions, sans violence gratuite, sans exagération. Et c’est pour cette raison que ça fonctionne justement. La littérature est là pour ça aussi.

Gabriel : Clémentine, avez-vous fait en sorte de ne pas aller « trop loin » ? Vous êtes-vous imposée des limites ?
Clémentine Beauvais
: Oui, évidemment, il était hors de question de sombrer dans la violence gratuite et le voyeurisme, qui sont des stratégies de mauvais goût, paresseuses et dangereuses. Il y a des livres jeunesse qui me hérissent: ce sont ceux qui banalisent le suicide en le rendant romantique, ou ceux qui banalisent la violence et la mort d’enfants et d’adolescents, en en faisant par exemple l’objet d’une émission de télé-réalité (suivez mon regard)… Ces livres-là pour moi sont un véritable problème. La pouilleuse, je l’espère, n’en fait pas partie. J’ai une éthique d’écriture qui est que lorsqu’on dénonce quelque chose, on ne le rend pas attirant en même temps – c’est hypocrite. On peut le rendre hypnotisant, scotchant, mais pas glamour: ça, c’est hors de question. J’ai essayé bien sûr de désorienter, de décontenancer le lecteur en le forçant à questionner son propre regard sur cette affaire, mais il fallait absolument que ça reste glauque et inconfortable. Du moins, c’était l’idée.

Gabriel : En lisant le livre, je me suis fait la réflexion que des jeunes du même genre que David, Elise, Anne-Laure, Florian et Gonzague pouvaient apprécier le livre. Je veux dire qu’ils peuvent se retrouver en eux et trouver génial qu’ils fassent ça… je ne sais pas si je suis clair ! Y avez-vous pensé aussi ?
Carole : Je ne pense pas que ce livre pourrait avoir une quelconque influence néfaste sur de jeunes lecteurs. Du moins je le souhaite ! Je pense que l’écrit a toujours une valeur symbolique, ici de prévention. Ce roman est quand même estampillé par Amnesty International. Après on n’est jamais à l’abri de rien. Et c’est là que les adultes doivent intervenir : parents, enseignants, éducateurs. De l’intérêt d’accompagner les plus jeunes.
Drawoua : ce n’est pas une question qui m’est venue à l’esprit quand je me suis posée celle de la réception du livre par des lecteurs ados. Le texte pose les choses de telle manière qu’il me paraîtrait surprenant que des ados s’identifient au groupe qui dérape trop vite, pour que de la sympathie puisse être mise en place dans la relation lecteur / personnages.
Sophie : Je ne pense pas non plus que des ados puissent s’identifier à ses personnages. De manière générale, je pense que l’écrit pose une distance suffisamment importante pour que cela ne se produise pas contrairement à des films.

Gabriel : Clémentine, avez-vous pensé à une éventuelle « récupération » ? Ou du moins qu’il puisse être perçu comme une «super histoire » par des jeunes du même genre que la bande ?
Clémentine Beauvais
: Je pense – j’espère – que le livre n’appelle pas à une identification du lecteur aux personnages principaux de l’histoire. Ils ne sont pas là pour devenir copains avec le lecteur. Evidemment, les jeunes lecteurs retrouveront des caractéristiques qui leur sont propres parce que les personnages sont après tout des ados ‘normaux’ au départ – mais c’est un double hideux qui leur est proposé plutôt qu’un reflet en miroir. Quant à la « récupération » d’un livre par tel ou tel groupuscule, elle est toujours imprévisible, rarement justifiée et jamais intelligente, donc si ça arrive, et je ne le souhaite pas, eh bien tant pis, ça me révolterait et je le combattrais mais je pense que ce serait une lecture complètement biaisée.

Gabriel : C’est un livre que vous conseilleriez à des jeunes, justement ? À partir de quel âge ?
Sophie : Sans hésiter oui. Les éditions Sarbacane le conseillent à partir de 14 ans, je dirais même 1 ou 2 ans avant avec un accompagnement. Pourquoi ? Et bien parce que ce type de dérives peut arriver tôt. On sait tous que les enfants au collège en particulier sont très durs entre eux, ce livre peut selon moi leur permettre de prendre conscience de certains comportements violents.

Gabriel : et à qui ? Dans quelle occasion ? (enfants proches ? pour un anniversaire d’un camarade des enfants ? ou dans un cadre précis ?)
Sophie : Plutôt dans un cadre précis. Pour une lecture avec un enseignant, pourquoi pas en éducation civique pour faire le lien avec des faits d’actualité. En tant que bibliothécaire, ça pourrait faire aussi l’objet d’une présentation dans un club de lecture avec des ados pour que ceux qui le souhaitent puisse le lire.
Carole : Comme Sophie, je dirai à partir de 12 ou 13 ans, au collège, et pourquoi pas en faire un point de départ d’une discussion en classe . Avec l’adulte, les jeunes pourraient tenter de comprendre comment et pourquoi ce genre de fait peut se produire, en quoi c’est mal et amorcer un début de réponse sur comment ne pas céder à cette violence qu’on ne contrôle pas toujours. L’école a aussi pour mission de préparer les jeunes citoyens, ce livre me semble un très bon support pour expliquer en quoi chaque acte a des conséquences.
Drawoua : Je le conseillerai à des documentalistes et à des enseignants de collège, éventuellement de seconde, qui peuvent, je pense travailler avec et autour de ce livre
Gabriel : Donc toutes vous ne l’offririez pas à votre nièce de 15 ans pour Noël, par exemple ?
Drawoua : Non pas du tout ! Ce livre m’a rendue très mal à l’aise, et je ne l’offrirai pas à Noël, ni à la légère. Il n’est pas un cadeau que l’on reçoit, il est un ouvrage sur lequel et avec lequel on discute. Par contre on aborde des thèmes forts de la société : l’adolescence bien sûr mais aussi les classes sociales, le racisme, la morale, la vie. De mon point de vue, il ne peut être reçu avec la légèreté de 30 centimètres de bolduc.
Sophie : Si elle me le met sur sa liste du Père Noël, si. Mais en surprise, c’est un drôle de cadeau, non ? En revanche, je pourrais le lui conseiller au cours d’une discussion et du coup, éventuellement lui offrir par la suite si ça l’intéresse. C’est un livre dont il faut parler avant et après la lecture et même pendant !
Carole : Alors ma filleule a 15 ans et autant je lui ai offert Candy d’Anne Loyer les yeux fermés et en prenant mon rôle de marraine à coeur, autant celui-là non ! Je suis d’accord avec Sophie que la lecture de ce roman se prépare en amont ! En revanche, je pourrai si l’occasion se présentait en discuter avec mes élèves de lycée

Clémentine Beauvais : Pour moi c’est un livre pour adolescents et adultes. Je n’aime pas beaucoup parler de tranches d’âge, mais personnellement je n’aurais pas aimé lire un livre comme celui-là avant 13-14 ans

Gabriel : Il y a des choses qui vous ont déplu dans le livre ?
Carole : il n’y a rien qui m’ait déplu perso… même si le malaise qu’on ressent qqles heures encore après la lecture n’est pas agréable, il a le mérite d’exister et c’est là l’intelligence et l’efficacité de ce texte !
Sophie : Comme Carole, je n’ai rien à y redire. Pour moi, un bon livre donne des émotions, quelles soient bonnes ou mauvaises, peu importe. Pour ce livre, c’est réussi !
Gabriel : Et qu’est ce qui vous a le plus plu ?
Carole : la fluidité et la cohérence du texte, et la subtilité du  » glissement  »
Sophie : Les émotions. Comme je l’ai dit, j’aime qu’un livre me donne des sensations, ici il m’a bouleversée et tordu l’estomac pendant quelques temps !
Drawoua :  » L’auteure parvient avec finesse à créer une tension qui provoque un vrai malaise pour le lecteur. La narration est efficace et bien ficelée. Bravo. ».
Gabriel : Moi j’avoue que j’ai découvert une vraie plume avec ce livre, je l’ai vraiment beaucoup aimé. En le finissant j’avais envie d’interviewer l’auteur (ce que j’ai fait).

Gabriel : Un mot de conclusion ?
Carole : je dirais volontiers que c’est une histoire qui gratte où ça fait mal et c’est bien ça qui est fort
Drawoua : je dirai qu’elle scalpe, cette histoire, plus qu’elle ne gratte. Parce que vraiment elle fait mal, au-delà du cuir chevelu…

La pouilleuse est sorti chez Sarbacane

Vous pouvez retrouver nos chroniques sur ce roman :

Merci infiniment à Clémentine Beauvais de s’être prêtée au jeu, vous pouvez la retrouver sur son blog : http://www.clementinebeauvais.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *