Débat sur le livre numérique : deuxième partie

SophieLJ : Pour vous, le livre numérique est-il un gadget technologique ou présente t-il un véritable intérêt pour la lecture ?

Pépita : Lire autrement, c’est sûr ! J’ai eu l’occasion de lire des extraits de romans sur iPad et c’est vraiment très agréable : confort de lecture évident, ce n’est pas du tout comme sur un ordinateur, luminosité et grandeur des caractères à sa convenance, plus de poids du livre, on peut lire en pleine nuit sans déranger la personne à côté, etc… J’avoue avoir été bluffée ! Après, il y a les liseuses et les tablettes, ce n’est pas du tout le même usage. Ce qui me gêne un peu là-dedans, c’est l’aspect très commercial (je pense en particulier aux applications…). En a-t-on vraiment besoin ? Qu’un homme d’affaires ou des personnes qui se déplacent beaucoup les utilisent en déplacement, oui je comprends tout à fait (pour lire des romans, les journaux, etc…). Je pense aussi que ces outils peuvent être très profitables aux situations de handicap ou de difficultés scolaires par exemple. Après, c’est un peu du gadget non ? Pour utiliser un peu l’iPad dans mon travail de bibliothécaire (parce qu’on nous le demande…), j’en suis un peu revenue au bout de deux ans…

Drawoua : Si je m’en tenais à un point de vue sensuel, le livre papier, le livre en vrai, celui avec des pages à tourner est mon ami. Dois-je donner un avis sur un support que je ne pratique pas encore ? J’aime les notions de complémentarité et de lire autrement qui s’y rattachent. Et ce sont plus celles-ci que je souhaiterai mettre en avant plutôt que placer les livres papiers et les livres numériques en opposition. D’ailleurs, si on relisait Pennac et la liste des droits du lecteur qu’il dresse dans Comme un Roman, ajouter le prisme du livre numérique colle parfaitement.

Nathan : Pour moi le livre numérique n’est qu’un gadget technologique bien pratique… Pour ce qui est des byook ou autres divertissements dans ce genre ce sont pour moi plus des applications (ou livres-application)…

Gabriel : Gadget pour moi aussi. Quand je vois des “livres” comme Les contes du haut de mon crâne (chez La souris qui raconte), c’est chouette, il y a plein de trucs sur lesquels on peut cliquer… mais pour moi c’est un gadget… C’est sympa mais on peut aussi s’en passer. Mais une fois de plus je parle en tant qu’adulte, les enfants eux adorent… après moi j’aime que ma fille imagine les choses dans sa tête plutôt que de les voir sur un écran.

Carole : Je pense que tous les supports sont bons pour amener les enfants à la lecture. Et instinctivement, ils sont doués pour manipuler l’iPad. Après, comme pour le livre-papier, il y a du bon et du moins bon. C’est aux adultes de trier, de choisir et surtout d’accompagner. Toutefois, l’iPad reste quand même un gadget ! Enfin, pour l’instant concernant les livres numériques jeunesse, la qualité est encore peu répandue (La souris qui raconte est l’exception).

Bouma : Je pense qu’il faut aussi parler du support du livre numérique. Vos réponses ne les distinguent pas et pour moi selon le support la forme du livre numérique n’est pas la même. Il y a des liseuses qui permettent une lecture linéaire, contiennent énormément de romans et peuvent être très utiles pour ne pas se casser le dos. Et il y a les tablettes qui permettent d’aller un peu plus loin qu’un livre papier car elles permettent une interaction ou tout du moins une action du lecteur sur l’objet “livre”. Après c’est comme le reste de la littérature, il y a du bon et du moins bon. Pensez à “Un livre” de Hervé Tullet. C’est un petit chef-d’œuvre de la littérature jeunesse (selon moi). L’application “Un jeu” permet d’aller plus loin, d’explorer l’univers de l’auteur. Elle a d’ailleurs reçu le Prix Pépite de la création numérique au salon de Montreuil en 2011. Pour moi, le livre numérique relève du gadget quand l’aspect technologique est mal exploité.

Nathan : C’est comme ça que je vois les choses. Les livres numériques deviennent intéressants quand ils permettent d’approfondir un univers ou d’être interactifs avec le lecteur. Après petite réflexion à part qui montre toujours pourquoi je suis contre les livres numériques: j’ai lu une BD (520 km) en numérique et pour le faire dédicacer à Montreuil, je vais devoir l’acheter…

Carole : Entièrement d’accord avec toi Bouma ! Notamment Un livre de Tullet est très chouette sur iPad aussi ! Et j’aime aussi beaucoup Le livre des bruits de Soledad Bravi, qui pour le coup, prend beaucoup d’ampleur (sonore) en version numérique.

Céline : Pour repartir de la distinction de Bouma, de mon côté, j’apprécie notamment lire les nouvelles numériques sur une liseuse (par exemple celles proposées par Storylab) : c’est à la fois simple et pratique. Par contre, n’en déplaise à mon dos, pour le reste, je préfère de loin la version papier. Les applications numériques ont, c’est vrai, un aspect ludique et permettent d’aller plus loin dans la découverte de l’univers créé par l’auteur mais cela ne remplace jamais le contact quasi charnel du papier. Maintenant, les deux peuvent coexister… et cette poussée du numérique amène le livre à se réinventer. Je pense notamment à la série Skeleton Creek de Patrick Carman qui propose des liens vidéos à regarder sur le net…

Pépita : Complètement d’accord : si le numérique apporte un plus, une complémentarité, un prolongement, c’est bénéfique. Pour avoir expérimenté en accueils petite enfance Un livre (le livre) et Un jeu (l’appli) d’Hervé Tullet dans une séance pensée autour des couleurs, ou Le Livre des bruits (livre + appli) , ça apporte vraiment une ouverture, surtout vis-à-vis de populations pour lesquelles le livre n’est pas évident. Je vais tenter bientôt la tablette pour des comptines. Ces séances sont d’abord construites à partir du livre. Pour moi, c’est important. Le numérique devient gadget s’il perd cette dimension-là. Le numérique a aussi une dimension ludique très forte, c’est pour cela que ça attire beaucoup les enfants. Et comme pour la télé ou l’ordinateur, il faut un accompagnement. ça vaut aussi pour la lecture !

Carole : Pepita, je plussoie ta volonté d’accompagnement de l’adulte avec le numérique et aussi avec le papier ! Et oui, quand la version numérique a une valeur ajoutée, alors oui je suis pour son utilisation par les enfants !

La réponse de Nathalie : Il faut impérativement ici distinguer différents types de lecture :
– la lecture “savante” des étudiants, des professeurs, des professionnels, pour lesquels la lecture est un moyen d’obtenir les informations dont ils ont besoin pour construire connaissances et expertise. La lecture numérique est ici une évidence. Bien installée, utile, efficace, probablement en voie de généralisation. Pourtant elle est très entravée, notamment par certains “encapsulages”, par les problèmes d’interopérabilité, par les DRM, par le manque de fonction dans les dispositifs et les logiciels de lecture, etc.
– la lecture “plaisir” du quotidien. Sans être péjoratif, on parle là des romans, nouvelles et essais un peu “jetables”, qu’on lit dans les transports et les salles d’attente, qui participent à l’élaboration de notre culture quotidienne, mais qui n’ont pas plus vocation à être conservés ad vitam aeternam que les quotidiens ou les magazines. Pour ces ouvrages, la lecture numérique est une alternative très intéressante au papier : pas de problème de poids, pas de problème de stockage, un usage en mobilité évident. Moi je lis comme ça depuis 15 ans déjà, et je ne risque pas d’arrêter.
– ensuite il y a la lecture “encyclopédique”. Certains lecteurs (dont je fais partie) aiment à se constituer leur bibliothèque mobile, avec tous les grands classiques, mais aussi tous les textes “à relire” rencontrés au fil des lectures. Cette lecture là a les DRM en horreur, et il n’est pas rare, dans ce cadre, de ne pas trouver les livres que l’on cherche, malheureusement.
– enfin, la lecture numérique ne représente qu’un intérêt moindre pour les lectures enfantines. Parce que la dimension physique est ici essentielle (à trois ans, un bon livre, ça se dévore… littéralement…). Pourtant, c’est aussi là que se trouve la plus grande part de créativité, avec des propositions qui se démarquent de ce qui peut se faire en papier. Je dirais donc que le livre numérique a aussi sa place en lecture enfantine, mais pas à la place de la lecture papier, en complément.
Donc, pour résumer, selon moi, la lecture en numérique est
– indispensable dans un contexte d’enseignement ou de travail ;
– très utile et efficace (mais c’est une question de goût personnel) pour la lecture plaisir quotidienne (romans, essais, etc.) ;
– incontournable pour se constituer une bibliothèque mobile (en complément de sa bibliothèque physique, moins mobile, ou bien à la place, en fonction des goûts de chacun) ;
– intéressante à explorer pour les propositions créatives qui sont faites dans le secteur de la jeunesse.
Enfin, dernier point important : la tablette peut être une ruse pour aider à amener un jeune non ou peu lecteur à la lecture. Il y a des enfants qui ne liraient jamais un livre de poche (trop proche d’un livre pour adulte) mais qui vont le lire sur liseuse ou tablette, déjà parce qu’il est possible d’agrandir la police. C’est un point essentiel.

BONUS

L’avis de SophieLJ sur Un livre d’Hervé Tullet
L’avis de Carole sur Un livre d’Hervé Tullet
L’avis de Bouma sur Un livre d’Hervé Tullet
L’avis de Drawoua sur Un livre d’Hervé Tullet

L’avis de Hérisson08 sur Skeleton creek de Patrick Carman
L’avis de Céline sur Skeleton creek de Patrick Carman

Kik a lu Mon chemin de Vincent Gaudin et Sandra Poirot-Cherif en version papier et numérique.

Va-t’en grand monstre vert en numérique.

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