Les livres qu’on a envie de relire

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Les dix droits du lecteur-Daniel Pennac

Après le développement de lundi dernier de Chlop sur les livres qui mettent en marche la pensée de l’enfant, de mon point de vue, s’il est un signe de la qualité d’un livre, l’envie de le relire en est un, car il est des livres comme des bons plats : certains, on a envie d’y regoûter, histoire de vérifier si on aurait loupé un élément ou tout simplement parce qu’on y est bien, qu’on a envie de retrouver cet univers qui nous a enchanté à la première lecture. Et qu’est-ce que c’est bon ! Il y a des livres aussi qu’on relit bien plus tard et là, c’est encore meilleur. Comme la madeleine de Proust.

Cela vaut pour les adultes mais aussi pour les enfants. Surtout pour les enfants aurais-je envie d’insister. Et je ne sais pas pourquoi : ça agace souvent l’adulte de relire la même histoire. « Mais on l’a déjà lue celle-là, des centaines de fois ! ». Cette remarque pleine d’exaspération, je l’entends souvent dans ma vie de bibliothécaire et… elle m’exaspère.

Je ne suis pas une spécialiste du livre, mais c’est quand même un peu mon métier. Etre blogueuse aussi m’a permis d’affiner mon jugement, car virtuellement on fait de belles rencontres sources d’échanges enrichissants, comme en témoigne ce blog collectif.

Voici donc dans ce billet mes observations de terrain (et de maman lectrice) concernant les livres que les enfants ont envie-voire besoin- de relire, en me basant sur des exemples de livres relus et encore relus, gages de leur qualité car appréciés encore et encore par différentes personnes à différents moments de leur vie.

Le processus de l’histoire partagée

Des toutes premières histoires racontées dans la chaleur de vos bras, la sécurité de vos genoux, ou le soir au creux de son lit, l’enfant va en retirer un plaisir des plus intenses.

Le bébé a besoin de lait, de caresses et d’histoires.

Dominique Rateau

Redemander pour lui la même histoire participe du fait qu’il a envie de recréer ce moment avec cette histoire-là en particulier. Un peu comme quand on regarde une photographie qui donne à voir un moment heureux de son existence : en s’y plongeant, on en ressent encore l’atmosphère, on entend les bruits, on revit le moment comme si on n’y était à nouveau. Peu à peu, l’enfant va lâcher-prise en quelque sorte et accepter qu’on lui lise une autre histoire et agrandir peu à peu sa culture littéraire. Ensuite, si la fratrie s’agrandit , quel plaisir de constater que les plus grands vont transmettre à leur tour leurs histoires qu’ils ont aimé petits !

C’est un cadeau formidable que fait l’adulte à l’enfant quand il lui renvoie un écho de ses petits discours.

Evelio Cabrejo-Parra

Le processus de travail intérieur

Souvent, chez l’enfant, les livres accompagnent un travail intérieur. Quand le travail intérieur est terminé, l’attrait du livre aussi se termine. Cela peut porter sur la séparation, la peur du noir, l’arrivée d’un petit dans la fratrie ou bien toute autre chose parfois bien mystérieuse. L’enfant perçoit qu’il se joue-là quelque chose qu’il ressent confusément intérieurement. Alors, ne perdez pas patience : relisez cette histoire que votre enfant réclame. Il en a besoin. Je ne parle pas là de livre « médicament » : les livres ne guérissent pas, ils accompagnent. Ils sont un vecteur formidable.

Frédéric Stehr - Coin-coin.

Lorsque mes enfants étaient petits, et pour chacun on a observé le même phénomène, ils ne se lassaient de Coin-Coin de Frédéric Stehr. A première vue, cette histoire a quelque chose de peu rassurant : ce petit canard qui vient de naître et qui sort de son nid à la recherche de sa maman. Mais elle le sauve des pattes du renard in extremis et tout s’apaise. C’est une histoire que j’ai lu des milliers de fois ! Je la connais par cœur. Je me souviens de la gravité du visage de chacun de mes enfants au passage critique mais de la confiance qu’ils avaient en la maman canard. Ils percevaient d’emblée le lien qui unit la maman à son petit. Et toujours, dans la répétition, le besoin de mettre à l’épreuve la permanence de ce lien.

Kitty Crowther - .

C’est ce qu’exprime aussi fort bien ma copinaute Sophie qui l’a expérimenté récemment avec son jeune garçon  : « Je ne m’attendais pas à autant de succès avec ce livre et Morgan (3,5 ans). J’ai bien vu dès la première lecture que les inquiétudes de cette petite grenouille lui parlaient, même s’il n’est pas spécialement terrifié par la nuit. Il s’est très vite reconnu dans le rituel du coucher et s’est pris de compassion pour Jérôme et ses peurs nocturnes. Le livre à peine terminé, il a fallu le relire, trois fois dans la même soirée et tous les soirs pendant quelques jours jusqu’à ce que je le rapporte à la bibliothèque. »

Le processus d’identification

L’enfant va revivre dans l’histoire des situations vécues ou bien se reconnaître dans les personnages. C’est un jeu pour lui de les repérer dans la page et de pouvoir anticiper sur leur apparition. Une sorte de pouvoir qu’il posséderait. La répétition va alors amplifier ce pouvoir puisqu’il sait ! C’est le même processus sur une histoire lue et re-re-relue. En grandissant, il va lui-même tourner les pages, vous dire les phrases, rire des passages drôles, vous faire ses propres commentaires : il vous redonne à sa façon ce que vous lui avez donné et c’est un vrai bonheur.

Kazuo Iwamura - Les 4 saisons de la famille souris.

S’il y a bien une série qui a joué ce rôle chez nous, c’est bien celle de la Famille Souris de Kazuo Iwamura. Quelles heures délicieuses nous avons passé à lire ces histoires et péripéties ! Chacun de nos enfants s’est alors identifié à un personnage souris et s’amusait à réinventer l’histoire à l’aune de ce qu’il avait vécu dans sa propre journée. Cela donnait d’autres aventures et invariablement se terminait par des fous rires partagés. Même encore aujourd’hui, ils se souviennent de leur souris ! Le même processus s’est produit avec l’excellente Famille Passiflore de Loïc Jouannigot, que nous avons eu beaucoup de plaisir à retrouver dans les dernières bandes dessinées parues.

Loïc Jouannigot et Geneviève Huriet - La famille Passiflore : En ballon, les Passiflore !.

Une maman de la bibliothèque où je travaille l’a fort bien exprimé lors d’un partage de coups de cœur entre parents : son petit Zacharie de 22 mois s’est délecté d’un livre plein de surprises qu’elle avait emprunté au point qu’il ne voulait plus s’en séparer. Trouver le chat sur chaque page lui a procuré une telle joie de jouer que même dans la lecture répétée, il s’en réjouissait et jouait de cette surprise renouvelée.

Cédric Ramadier et Vincent Bourgeau - Qui donc a vu passer le chat ?.

Le processus de l’intérêt particulier et…inépuisable sur un sujet

Il y a des enfants aussi qui se passionnent pour un sujet donné ou pour un genre en particulier. Ils sont alors capables de lire tout ce qu’ils peuvent trouver sur ce sujet ou genre. Il y a des âges aussi pour ça et des sujets récurrents : les dinosaures, les animaux, les chevaliers, les activités manuelles; les loups, la fantasy, les journaux intimes,….Ce besoin correspond alors à l’envie de tout explorer, de tout connaitre et je vous assure que certains enfants deviennent de véritables spécialistes au désespoir de leurs parents qui n’en peuvent plus. Mais je les rassure : ça passe, ça revient, ça se lasse, mais c’est indispensable !

C’est le cas du petit Kaïs, 4 ans, lecteur assidu à la médiathèque et qui toujours a une idée bien en tête. Sa dernière passion : les animaux de la savane. Je crois qu’il a lu tout ce que je pouvais lui proposer. Cela a nourri son insatiable curiosité jusqu’au prochain sujet…

Mes filles, maintenant adolescentes, relisent très souvent des œuvres qu’elles ont particulièrement aimé : comme les séries de Pierre Bottero, ou bien Harry Potter, Timothée de Fombelle, Tolkien…Le dernier roman en date est celui de Marie-Aude Murail : Sauveur & Fils, dont elles attendent la suite avec impatience. En attendant, elles relisent le premier tome avec gourmandise. Elles me disent que c’est un besoin irrépressible et qu’elles découvrent toujours du nouveau, qu’elles ont alors l’occasion de cocher des passages préférés ou d’échanger entre elles sur les personnages qui les touchent au point d’avoir envie de les rencontrer-en vrai (Et ce roman-là, nous l’offrons à tour de bras !).

Marie-Aude Murail - Sauveur & Fils Saison 1 : .

Le droit et le plaisir de relire …tout simplement !

Relire, c’est toujours lire, c’est toujours éprouver cette plongée dans l’imaginaire et l’envie de prolonger cette rencontre unique entre un livre et son lecteur, petit ou grand. Et puis, certains livres possèdent cette alchimie particulière qu’ils seront toujours relus et donc transmis de lecture en lecture. C’est ce que je constate dans mon travail de bibliothécaire au quotidien, ainsi que dans mon cercle familial : certains livres possèdent une transcendance qui ravit, qui donne envie de les lire et les partager à nouveau, signe évident de leur qualité, au point qu’ils deviennent nos préférés, puis des classiques, au sens universel.

Alors ne vous lassez pas de relire et tirez-en plaisir, tout comme on a envie de manger à nouveau un plat qui nous a plu, ENCORE !

 Pour conclure…

Ce texte d’une grande dame de la littérature jeunesse

que j’ai eu l’immense chance de rencontrer récemment :

La fréquentation précoce des livres offre à l’enfant des modèles et des références […] qui l’aident à comprendre le monde et à en surmonter les difficultés… Et puis, à force de fréquenter les fées, les ogres, les fantômes et les animaux qui parlent, il apprend à faire la différence entre le réel et l’imaginaire. Plus on est tôt imprégné de culture populaire et enfantine, plus on a d’épaisseur d’imaginaire, moins on sera perméable aux faux enchantements, que ce soit ceux des politiciens fascinants ou des gourous sectaires. Avoir la tête dans les étoiles à trois ans, c’est avoir les pieds sur terre à vingt ans.

Marie-Aude Murail

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©Ana Pez

Lundi prochain, Sophie nous parlera

des émotions que peuvent provoquer les livres.

A suivre…

4 réflexions au sujet de « Les livres qu’on a envie de relire »

  1. Bonjour,
    quelle bonne idée que cette article. Pour le compléter je vous mets le lien vers une association qui est intervenue dans ma médiathèque il y a peu.
    http://www.acces-lirabebe.fr/les-formations/programme-de-stage-national.html
    L’intervenante expliquait qu’il faut relire à la demande des enfants, car ils sont comme nous qui regardons avec plaisir plusieurs fois les mêmes films et écoutons les mêmes musiques, parfois jusqu’à en souler notre entourage. …
    Et puis, aux parents qui sont déçus que leurs enfants lisent/veulent toujours le même (type de ) livre je dirais:  » soyez heureux, ILS LISENT!!!! ils étendront leurs champs lectures quand ils seront prêts, pour le moment ils expérimentent le plaisir des mots réentendus, des histoires….  »
    bonne journée et merci

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