Entretien avec Séverine Vidal

Il y a des autrices dont on aime lire les écrits et dont on suit les parutions avec impatience. Séverine Vidal est de celle-là. J’ai eu la chance de la rencontrer, elle réside en plus dans la même région que moi, et en plus, c’est une fidèle du blog ! Ayant gentiment commenté notre article consacré aux plaisirs minuscules qui comportait deux de ses ouvrages, nous avons saisi l’occasion de lui proposer un entretien. Voici le résultat !

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De quelle manière choisissez-vous le sujet de vos histoires ? Vous partez d’un mot, d’une situation ? Est-ce qu’il s’impose ? Est-ce que vous écrivez avec un lecteur en tête ?

Je ne choisis jamais un sujet, ni un message à faire passer. Je choisis un personnage. Je l’invente (c’est une étape, cette rencontre, qui ne se passe que dans ma tête ; je ne prends aucune note à ce stade), nous faisons connaissance. Puis je le suis, je la suis, je les suis. Ils m’embarquent, ces personnages, vraiment. L’idée de ce personnage peut surgir, de façon presque brutale, sans préavis, d’un mot entendu, d’une silhouette, d’une histoire qu’on me raconte, d’une chanson. Ou elle peut naître d’une construction lente, comme si je tournais autour des semaines avant de l’atteindre. Je ne suis pas sûre d’être très claire, là ! Il y a des personnages qui s’imposent, oui, parce que je les rencontre dans la « vraie vie » et que j’ai envie d’inventer l’histoire qui « va » avec. Récemment, le personnage d’Yvonne dans notre BD Le Plongeon (avec Victor Pinel, Grand Angle), ou Pierrot dans mon roman Soleil Glacé  (coll R) : je me suis inspirée de résidents d’EHPAD (pour l’une) ou de foyers pour adultes en situation de handicap (pour l’autre). De nos échanges lors d’ateliers d’écriture que j’y ai menés. Ces personnages sont le fruit d’une matière brute : l’émotion.

Je n’écris pas avec un lecteur en tête. Jamais. Je n’y pense pas. C’est plus tard, ça. Au moment de la parution, quand je lâche mon livre, quand il n’est plus tout à fait à moi, que je dois le partager. Là, j’attends les premiers retours fébrilement. Il y a un vrai vertige, là. D’ailleurs, j’ai l’impression que si on n’aime pas mon livre, c’est moi qu’on rejette. Ça ne s’arrange ni avec les années, ni avec les succès, les prix… Si j’ai un article négatif et deux cents coups de cœur, ce qui tourne le soir dans ma tête, hélas, c’est l’article négatif.

Vous sentez-vous reconnue comme une autrice à part entière ?

Heureusement, oui. C’est mon métier depuis 2011. Et même si j’ai commencé tard (à 40 ans), même si je ne viens pas de ce milieu (j’étais enseignante), même si j’ai pu me laisser grignoter, parfois, par le fameux syndrome de l’imposteur (il faudra que je cherche le féminin de ce mot), je sais que je suis à ma place. Ça n’empêche ni les doutes (j’aime douter), ni la peur.

Vous touchez à tout : albums, premières lectures, bandes dessinées, romans.  Est-ce un travail différent ? Avez-vous une préférence ? Ou avez-vous besoin de toucher à tout ?

C’est un travail différent, on n’aborde pas de la même façon un album pour les tout-petits et un roman pour ados ou encore un scénario de BD adulte. C’est ça qui me plaît  ! La richesse, la variété, le fait de mener, toujours, plusieurs projets de front, de ne rien me refuser, et qu’une journée ne ressemble pas à la précédente, ce sont des choses que je recherche. Je travaille en général sur six ou sept projets en même temps, un roman qui occupe mes après-midis, plusieurs projets BD à différents stades d’avancement (prise de note pour l’un, étape du séquencier pour un autre, écriture du scénario et travail sur le découpage pour un autre encore…), la rédaction de synopsis pour mes prochains romans (de façon à les proposer à mes éditeurs ou éditrices), l’écriture d’albums. J’aime écrire. C’est mon moteur. Et j’aime varier les plaisirs 🙂

Parlons de vos romans dans lesquels il y a beaucoup d’humour. Est-ce pour dédramatiser certaines situations ?

Souvent, oui. J’aborde parfois des thèmes qu’on pourrait considérer comme lourds, difficiles. L’humour permet d’en alléger la charge, permet la respiration. C’est le cas dans la vie  : l’humour nous sauve. Rire de soi, rire avec les autres, tordre le quotidien pour le rendre drôle, même dans les pires moments. On expérimente ça tous les jours, surtout en ce moment. Heureusement qu’il reste ça, l’humour, qui est contagieux lui aussi.
Mon envie, quand j’écris, c’est de suivre mes personnages, de créer des situations « justes ». Je vis la scène, de l’intérieur, je mets les dialogues en voix, et l’humour, un certain décalage, viennent spontanément.

Le thème du road trip revient souvent dans vos textes : avez-vous, vous-même, entrepris ce genre de voyage et si oui, est-ce votre propre expérience qui vous a inspirée ? Est-ce un ressort narratif particulièrement “pratique” pour s’extraire de la réalité et du quotidien afin de permettre à des liens familiaux (intergénérationnels ou générationnels) de se construire ?

Oui, vous avez raison, mes personnages sont presque toujours en mouvement ! Je ne m’en étais pas spécialement rendu compte, quand un élève en classe me l’a fait remarquer il y a quelques années. Il avait lu Quelqu’un qu’on aime et Lâcher sa main. Il m’arrive quand même d’avoir des personnages statiques, ha ha, dans Pëppo ou dans La Maison de la Plage, par exemple. Mais, naturellement, j’ai envie de les faire voyager, bouger, comme si leur évolution passait par là. Pour Quelqu’un qu’on aime, oui, je me suis inspirée d’un voyage que j’ai eu la chance de faire en 2013, aux États-Unis. Le livre est né en route, là-bas. Mais, dans d’autres cas, au contraire, je fais voyager mes personnages alors que je suis plutôt casanière et que j’adore, tout simplement, être chez moi ! Je fais parfois faire à mes personnages les voyages dont je rêve, ou les voyages que je n’ai pas faits.

Dans   votre dernier roman L’été des Perséides, vous rédigez un joli paragraphe sur votre mari Jérôme dans les remerciements. Vous indiquez que c’est lui qui a cru en votre écriture et n’a cessé de vous “remettre au travail lorsque vous pensiez que tout était foutu”. Est-ce que la famille vous donne cette force pour écrire ? Sont-elles des personnes ressources ?

La famille au sens large, oui. Je fais lire mes manuscrits à pas mal de monde avant de les envoyer à mes éditeurs ou éditrices. Des collègues auteurs.trices, des bookstagrameurs.euses… et à mes enfants ou mon mari. A quelques ami.es. Jérôme lit tout ce que j’écris, chaque jour. Il lit ou il m’écoute lui lire à haute voix, à l’apéro (il est brasseur, on teste ses bières en même temps), le chapitre du jour ! C’est essentiel pour moi. Le « cas » de L’été des Perséides est un peu particulier dans ma bibliographie. C’est le seul de mes romans que j’ai écrit en deux fois, avec un intermède d’un an et demi entre la première partie du roman et la dernière. Le seul que j’ai pensé abandonner parce que j’avais l’impression de ne pas y arriver. Je faisais un vrai pas de côté avec ce roman, en touchant à la science fiction, et je sortais clairement de ma zone de confort (je n’aime pas beaucoup cette expression mais là, je n’en trouve pas d’autre). Jérôme m’a aidée, nous avons décortiqué encore et encore la trame narrative, qui s’étend sur plusieurs siècles, les enjeux, la cohérence. Puis mon éditrice, Alice Aschéro, a pris le relais et m’a redonné confiance, elle-même convaincue par ce qu’elle avait lu. J’avais arrêté en octobre 2016, en pleine phrase. J’ai repris au début de l’année 2018, exactement où je m’étais interrompue. Alors oui, les gens qui m’entourent, les amis, la famille, sont très importants. Je compte sur leurs retours honnêtes mais bienveillants.

Est-ce que les rencontres dans les classes ont quelque chose de particulier pour vous ? Qu’est-ce que cela vous apporte ? Cela vous inspire-t-il ?

J’ai beaucoup aimé cela, beaucoup. J’en ai fait. Beaucoup… trop peut-être ? Il m’est arrivé d’être un peu lassée, de répondre aux mêmes questions, parfois trois fois sur le même livre dans la même journée. Il m’est arrivé d’en avoir assez de parler de moi. J’ai pas mal cherché d’autres façons d’aborder les rencontres, de proposer des lectures, des lectures musicales, une expo reprenant, justement, les questions qui reviennent le plus en rencontre, et, bien sûr, des ateliers. C’est ce que je préfère, en fait, lors des rencontres, faire écrire les autres, créer un espace chaleureux où ils pourront s’exprimer et partager. Ces rencontres-là, oui, sont de vraies sources d’inspiration.

La pandémie a -t-elle bousculé profondément votre travail ? Apparemment, la visio est pour vous un bon moyen de rester en contact : y trouvez-vous votre compte ?

On a tous essayé de réinventer quelque chose. Sinon, quoi ? On arrête tout et on change de métier ? Lors du premier confinement, librairies fermées et monde artistique à l’arrêt, salons annulés, rencontres scolaires impossibles, j’ai eu l’impression que je n’avais plus de métier. Tout simplement. Et avec la sidération, j’ai passé deux mois sans écrire une ligne. C’est là que j’ai compris qu’une des solutions pouvait être à chercher du côté des animations virtuelles. J’avais commencé à en mettre en place en 2019 (surtout parce que les trajets à l’autre bout de la France, répétés, me fatiguaient vraiment et que j’avais envie de rester un peu chez moi !) et ce sont les seules qui ont pu aboutir au printemps 2020. Cette année, j’ai la chance d’avoir à nouveau été sollicitée, pour des ateliers en ligne, pour des rencontres via Zoom ou Skype, pour des ateliers d’écriture avec le réseau Canopé, la Bataille des Livres, en Suisse. C’est riche, chaleureux, on construit malgré tout quelque chose de beau, on rigole bien, on touche à des sujets intimes aussi. Le virtuel n’étouffe pas toujours l’humain : en ce moment, si on ne développe pas ça, on ne voit personne. J’y trouve donc mon compte, comme vous dites. Même si les deux uniques ateliers que j’ai menés cet automne en présentiel (à l’Université de Bordeaux et dans le cadre du salon Lire en poche) m’ont fait du bien. J’étais heureuse de me déplacer et de rencontrer des élèves « pour de vrai ».

EN BONUS

Que lisez-vous aujourd’hui ?

La quinzaine de BD que j’ai reçues ces jours-ci pour le Prix BD Lecteurs.com / CNL dont j’ai la chance inouïe d’être Présidente du jury cette année. Une très belle sélection, je suis ravie.

Avez-vous des projets en cours ou à-venir ?

Oui ! J’écris en ce moment la biographie d’Isabella Bird, une aventurière du XIXè siècle au parcours très enthousiasmant. C’est pour Albin Michel. Je travaille aussi sur trois projets de BD, une historique qui se passe au XVIIè siècle dans une colonie britannique (je vous préviens, ça ne sera pas très feel good, ha ha), une qui raconte le parcours d’un migrant et parle pas mal de cuisine, et une autre, imaginée à partir des dessins d’un artiste que j’aime beaucoup. Les parutions sont nombreuses en 2021 (il y a les reports de 2020 et les titres prévus initialement !)  : est-ce que je peux vous les récapituler  ?

A venir
En BD
Une biographie de George Sand (dessinée par Kim Consigny)  : George Sand, la fille du siècle, et qui va paraître en avril chez Delcourt. Un énorme boulot que cette BD de 310 planches : on a tellement hâte de la partager enfin  !

Et une autre BD, chez Glénat, dessinée par Vincent Sorel, Naduah, cœur enterré deux fois (la vie de Cynthia Anne Parker, mère du dernier chef Comanche, Quanah Parker).

En roman : dans la collection Court Toujours, en mai, Tu reverras ton frère.
Un roman pour ado (toujours chez Nathan) à la rentrée de septembre, Sous ta peau, le feu.

Des albums : Ma timidité (chez Milan, avec Marie Leghima), On a fait un vœu (chez Mango, avec Clémence Monnet) et un superbe pop-up avec Adolie Day chez Marcel et Joachim.

Je travaille aussi beaucoup sur des BD jeunesse, autour de personnages féminins forts. Il y aura en 2022 plusieurs adaptations en BD de mes romans chez Bayard, Nos cœurs tordus, co-écrit avec Manu Causse et Pëppo (la BD sera dessinée par Elodie Durand).

Et il y aura une surprise en janvier 2022  !

Merci, Séverine Vidal, pour ces réponses pleines de générosité !
Toute l’équipe va suivre ces sorties avec un grand intérêt !

2 réflexions au sujet de « Entretien avec Séverine Vidal »

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