Lecture commune : P.O.V. de Patrick Bard

Il est de ces lectures dont vous sortez un peu abasourdie.

Vous êtes un peu comme le héros du livre que vous venez de refermer :  vous avez le sentiment d’avoir vécu une expérience nouvelle dont vous avez du mal à vous relever. 

Dans ces moments là, sans nul doute, au sein de ce blog collectif, une lecture commune s’impose.

P.O.V. de Patrick Bard. Editions Syros, 2018

 

Alice : P.O.V. un titre en forme d’acronyme, qu’il est peut être nécessaire de développer et d’expliquer au regard de la thématique du livre. Qui se lance ?

HashtagCéline : Avant de lire ce roman, j’avoue que “P.O.V.” ne m’évoquait rien. Pour le rendre plus explicite, je trouve que cet extrait du roman est parfait : «Ce qui l’a excité, c’est justement que, du coup, la fille le regardait dans les yeux. Du moins en a-t-il eu l’impression. Il ne savait pas encore qu’on appelait de telles vidéos des POV, point of view, terme anglo-saxon pour « caméra subjective ». Il ne comprenait pas non plus que l’homme forniquait tout en cadrant et en tenant la caméra. Deux emplois pour une seule personne, ça permet de réduire les coûts et d’optimiser les bénéfices. Mais de cela, Lucas ne savait rien alors, pas plus qu’il ne comprenait le sens réel de l’image qu’il voyait. » P.O.V. de Patrick Bard, c’est ça. Le ton est donné.

Solectrice : Ce titre ne m’évoquait rien non plus, pas plus que le grand X rose sur fond noir de la couverture (imperceptible si on ne connaît pas déjà le sujet). Seul le téléphone m’invitait à considérer le sujet : réseaux sociaux, objet de manipulation,… ? J’ai vraiment découvert cet univers du cybersexe, estomaquée, au fil des pages.

Alice : En effet, j’aime beaucoup ton extrait Céline, très intéressant. On comprend qu’il s’agit d’un gamin naïf qui tombe par inadvertance sur une video porno . Mais cela va plus loin, ce n’est pas une simple expérience, c’est un rendez-vous qui va se réitérer . Vous m’en dites un peu plus ?

Carole  : Oui, expérience qui va assez rapidement se transformer en véritable addiction. Et qui dit addiction dit chronophagie, obsession, frustration, insatisfaction, engrenage. Lucas tombe dans une spirale qui l’engloutit, à la recherche incessante de sensations originelle et nouvelle, et qui de facto va avoir des conséquences sur sa vie personnelle et familiale. Avec une écriture ultra-réaliste, l’auteur nous embarque alors avec lui et par répercussion avec ses parents.

Solectrice : L’adolescent découvre ainsi par étape, guidé par sa curiosité, par son excitation, un incroyable choix de vidéos pornographiques. Il découvre des anatomies, des pratiques et des postures qu’il ne soupçonnait pas. Il s’en nourrit, jusqu’à la boulimie. Et le lecteur le suit dans cette dimension, jusqu’à l’écœurement

Alice : Les parents, parlons en des parents. J’ai deux questions qui viennent à mon esprit :
– leur rôle tout d’abord dans ce roman. Leur attitude face un sujet tabou et à l’addiction de leur fils, les différentes phases qu’ils traversent. Vous nous en dites plus ?
-Et puis je pense aussi au parent que je suis (ou dans lequel vous pouvez vous transposer), le parent qui est l’adulte qui lit ce livre, l’adulte qui découvre un monde qu’il n’avait pas imaginé, l’adulte qui est porteur d’une éducation et qui se trouve confronté à une terrible réalité. Je crois que c’est dans ce rôle que ce livre m’a le plus chamboulé. Et vous comment l’avez vous vécu ?

HashtagCéline : L’attitude des parents peut paraître étonnante. On les sent détachés et on a surtout l’impression qu’ils prennent les problèmes apparents de leur fils (prise de poids, fatigue, chute des notes) à la légère. Il y a des signes ! Lucas est un ado et je pense que cela justifie beaucoup de choses à leurs yeux. Sa mère le dit lors d’un rendez-vous avec le prof principal “Tous les ados sont un peu comme ça, non?” Il a 16 ans et ce n’est plus un petit garçon que ses parents peuvent sans arrêt surveiller. Le père qui découvre le problème pense que grâce à son sermon et le visionnage d’une vidéo sur les dessous du porno, Lucas va passer à autre chose. Mais non. Je crois surtout que si l’on peut envisager certaines choses, l’addiction et l’ampleur de celle du héros est inimaginable. Et ses parents sont loin d’avoir saisi à quel point leur fils était accro. A quel moment un comportement devient véritablement inquiètant? Des modifications dans le comportement de Lucas donnent pourtant l’alerte mais je crois que ses parents n’ont pas envie de voir ou pas envie de croire que le problème est plus profond. Ca passera… Et puis, l’adolescence est une période trouble.
J’ai souvent eu envie de leur dire :”Mais vous ne voyez rien? Vous ne voyez pas comme votre fils est obsédé par son écran et ses vidéos??” Mais en même temps, malgré tout, je me disais qu’eux, à l’inverse de moi lectrice, n’avaient pas toutes les cartes en main. Mais j’avoue que ça m’a beaucoup fait réfléchir également. J’ai repensé à mon comportement d’ado envers mes parents et celui que j’aurai quand mes enfants seront ados eux-mêmes. On ne peut pas tout contrôler et il faut l’accepter. Et être très vigilant quoi qu’il arrive. C’est tellement compliqué !

SolectriceLes parents…
Le père semble prendre les choses en mains, à sa façon : il réagit en confisquant le téléphone et l’ordinateur, en imposant des images fortes pour culpabiliser son fils. Puis il redonne sa confiance, sans voir le malêtre de son fils, jusqu’au déni. Il refuse de questionner, d’échanger, de recourir à une aide. La mère, elle, paraît d’abord désemparée. Puis, comme elle a connu une dépression, elle cherche à tendre la main à son fils, voudrait l’emmener consulter un psychologue, mais elle abandonne face à la détermination de son mari, qui s’est toujours occupé de l’éducation de leur fils.
Quant à la mère que je suis, bien sûr, j’ai reçu ce livre en pleine face. J’ai pensé aux échanges fréquents que j’ai avec mes filles sur l’utilisation d’internet, aux limites que je pose comme l’extinction et la mise à distance des objets connectés la nuit. J’ai pensé aussi aux parents démunis ou insouciants que je croise et qui n’ont pas conscience de ces risques.

Alice : Je comprend leur désarroi, mais ils ont eu un côté culpabilisateur en montrant cette video, non ? Je rajouterai que pour moi, ils n’ont pas forcément était à l’écoute ou du moins dans la communication. Privé l’ado des moyens techniques, et alors ? Ne fallait -il pas plutôt l’informer, l’éduquer différemment ? Ce sevrage brutal n’a finalement pas pu éviter la “rechute” ?

Ce livre est clairement en deux partie : après l’addiction, il ya le sevrage. Lucas change d’environnement, de fréquentation. que diriez-vous de cette période ?

Solectrice : J’étais soulagée en lisant la deuxième partie : autant je me sentais étouffer dans le huis clos tragique de la première partie, autant j’ai aimé vivre la renaissance de Lucas par son ouverture aux autres, par la bienveillante présence de la mer, par le recours à la psychologie, par l’atelier d’écriture. Cette période est aussi l’occasion de confronter différentes addictions et d’envisager l’espoir d’en sortir.

HashtagCéline : C’est ce que j’ai particulièrement aimé dans ce roman. Il y a la descente aux enfers, un moment-choc puis la lente reconstruction. L’auteur aborde l’addiction et le sevrage avec le même franc-parler. Après une première partie oppressante, dérangeante et inquiétante, j’étais moi aussi soulagée, une fois remise de mes émotions, que Lucas soit enfin pris en charge. Confronté à des adolescents de son âge, il découvre que l’addiction peut toucher n’importe qui et prendre sa source dans beaucoup de choses. Jeux vidéo, nourriture, cannabis, alcool… J’ai trouvé ça vraiment intéressant de parler de toutes les formes que pouvait prendre la dépendance. Et aussi de montrer que s’en sortir était possible sans cacher les difficultés rencontrées lors d’un sevrage, quel qu’il soit. Patrick Bard n’édulcore pas trop la réalité.

Alice : Certes cette deuxième partie est rassurante mais elle a quand même un peu continué à me secouer. C’est là que l’on se rend compte des dommages collatéraux (comme on dit), et notamment la vision faussée que Lucas a de la femme, de la sexualité et des rapports sexuels. Le choc du virtuel qui ne se transpose pas dans la réalité, c’est rude !
Et malgré tout je pense que c’est cette confrontation et cette innocence qui rendent Lucas touchant. Il est hyper attachant, vous ne trouvez pas ?

SolectriceLucas m’a touchée aussi mais j’avais du mal à comprendre que la relation amoureuse ne le transforme pas aussitôt. Ses progrès dans la réalité et ses rapports aux autres sont très justement abordés.

HashtagCéline : Oui, la seconde partie reste tout de même assez perturbante, on ne peut pas le nier. Lucas est un personnage qui, même si on a bien compris l’engrenage dans lequel il est tombé, nous déstabilise tout au long de ce roman car on le sent complètement déconnecté de la réalité. Et outre son addiction qu’il doit combattre, il doit aussi réapprendre à vivre avec les autres. Il n’a pas les codes! Et son rapport avec les filles et les relations qu’ils imaginent vivre avec elles sont effectivement complètement déplacées. Mais Lucas est une victime, formatée par les images avec lesquelles il s’est construit une vision fausse de la femme et de la sexualité. Oui, il est touchant car il a tout à réapprendre pour espérer avoir une relation amoureuse et plus largement une vie normale. Je ne sais pas si je me suis vraiment attachée à Lucas mais son histoire m’a bouleversée.

Alice : Oui c’est ça, c’est un roman bouleversant sûrement par le sujet traité (de mes souvenirs jamais abordé en littérature jeunesse) mais aussi par le traitement qui en est fait. Un sacré défi relevé haut la main par Patrick Bard, vous ne trouvez pas ? 

HashtagCéline : Honnêtement, j’étais plus que sceptique en débutant ce livre. Je me disais que clairement cela allait être difficile de parler de cybersexe sans tomber dans le glauque voire peut-être un côté racoleur… Et pas du tout! J’ai eu certains moments difficiles pendant ma lecture mais j’ai trouvé que Patrick Bard savait nous parler de ce sujet très “casse-gueule” avec beaucoup de réalisme et de justesse. J’ai refermé ce livre avec l’impression d’avoir lu un véritable témoignage. Il y a des détails, mais pas un étalage de tout et n’importe quoi. L’auteur a su nous en dire assez pour que l’on comprenne cette addiction aussi grave que toutes les autres et dont il est très difficile de parler. Et ce roman surtout, il fallait aussi avoir le courage de l’écrire. Bravo vraiment à Patrick Bard!

Alice : Oui, voilà, un livre qui a eu un accueil particulier auprès de nous, adultes. Mais qu’en est-il des ados ? Qui a déjà conseillé ce livre ? Personnellement, cela me pose question, car je ne pense pas qu’il puisse être conseillé ” à partir de …” mais plutôt en connaissance de la maturité de l’ado, de son éducation, … et tout cela est bien subjectif. Avez vous vendu/ prêter/conseiller ce livre ? Quel en a été le retour ?

HashtagCélineC’est tout le problème avec ce livre. J’avoue que je ne l’ai pas dans la Médiathèque où je travaille. Je n’ai pas eu de retour sur ce titre de la part des ados. C’est donc mon ressenti et mon regard d’adultes qui sont les seuls juges de ce livre. Et c’est vraiment dommage. Et c’est à cause de cela que contrairement à d’autres romans, je pense que spontanément, je ne me verrais pas l’offrir ou le conseiller en premier lieu. Sauf si on me demande un roman sur le sujet de l’addiction ou une histoire qui se rapproche d’un témoignage. C’est idiot au final car je suis sûre d’une chose : ado, j’aurais adoré lire un texte comme POV…

Alice : Qu’aurai je oublié de dire que vous souhaiteriez ajouter ? Un petit mot pour la fin ?

HashtagCéline : Rien de plus à dire si ce n’est que ce texte difficile et compliqué à conseiller est un roman qui a tout à fait sa place dans les rayons des librairies et bibliothèques. C’est pour moi presque une nécessité.

Alice : Bien d’accord avec toi !

 

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Retrouvez nos avis pour ce roman sur nos blogs :

HashtagCéline 

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