Bouche Cousue – 2ème volet

Marion Muller-Colard
Marion Muller-Colard est l’auteur de Bouche-Cousue, l’excellent roman sensible et percutant dont nous avons discuté lundi. Elle a eu la gentillesse de répondre à nos questions :
1. D’où t’es-venue l’idée de ce roman ? 
Je n’ai jamais une « idée » de roman, c’est-à-dire que je ne pars pas d’un thème, mais d’une scène, d’un lieu, d’une atmosphère qui s’impose et que j’écris d’un jet. La scène initiale, c’était celle d’une jeune fille qui faisait éclater des bulles de chewing-gum en regardant tourner le linge derrière le hublot d’une machine à laver, dans un lavomatic. Je savais qu’elle avait 14 ans environ, qu’elle apprenait une leçon sur le Japon, je savais qu’il y avait quelque chose de mélancolique, une sourde envie d’éclater elle aussi, de partir loin, d’essorer sa vie, mais je ne savais pas pourquoi. C’est l’écriture qui me l’a appris. Ce moment de bascule où ce n’est plus moi qui dicte son histoire au personnage mais le personnage qui me la raconte.

2. Trois histoires s’imbriquent dans ce roman : sa construction s’est-elle imposée d’emblée ou as-tu dû la travailler dès le départ ? Notamment son format court.
C’est un peu la même réponse : je travaille beaucoup l’écriture, le mot, celui-là plutôt qu’un autre, le rythme, la cadence des phrases, leur soie dans la bouche. J’ai une écriture très buccale, je dois avoir du plaisir à la mettre en bouche, à me relire à voix haute. Si quelque chose gêne ce plaisir, s’il n’y est pas, je réécris, j’agence autrement, je coupe, je chercher d’autres mots. Mais la construction je n’y pense pas consciemment, elle déroule, elle s’impose.

3. La question sur le choix du cadre spatial, d’abord le huis clos de la première scène, lors du repas de famille. Un choix volontaire ? Evident ?
Ce n’est pas un choix, c’est comme ça. Cette jeune fille que je découvre sur la carrelage blanc du lavomatic, elle me hante, ensuite je découvre qu’aujourd’hui elle est adulte, et voilà. Je sais qu’elle n’est pas mariée, je ne sais pas encore pourquoi. Je sais qu’elle a cette relation privilégiée avec son neveu Tom. Et c’est cette scène, que j’écris dans un second, voire troisième temps, après avoir pris des notes depuis plusieurs années sur la jeune fille de 14 ans, c’est cette scène, ce recul qui me donne à comprendre son histoire et à la dérouler ensuite.
4. Pour rester sur le cadre spatial, ce fameux Lavomatic : Particulièrement original et en même temps très riche symboliquement. On se rappelle un peu le commerce des parents d’Annie Ernaux, un lieu chargé socialement, qui conditionne l’éducation, un lieu dont on veut s’échapper comme on veut s’échapper de sa famille. Avais-tu ces idées en tête lorsque tu as choisis le cadre spatial de l’intrigue ?
Ce n’était pas des idées mais des sensations. Il m’arrive d’écrire des choses plus intellectuelles, des essais, des articles etc… Le roman, pour moi, c’est l’endroit de la pure écriture et de la sensation, je n’ai pas envie d’avoir une idée, une pensée, un message. Je veux écrire avec les nerfs, le ventre, pas avec la tête. Et dans un deuxième temps, cela devient évident. Mais si cela avait été construit, ce lien organique entre le lieu et la problématique familiale, fort est à parier que je l’aurais forcé, exagéré, que ce serait devenu lourd. A mesure de l’écriture j’ai découvert et filé la métaphore, parce qu’elle était là, inconsciente au départ.
5. Qu’aurais-tu à dire sur la question de l’homosexualité, qui est abordée très en creux dans le récit : jamais explicitée, mais pourtant toujours en filigrane (par le scandale du début, puis l’histoire d’amour d’Amandana, ainsi que par les personnages de Marc et Jérôme) ?
Et voilà où ça se complique, c’est que je n’ai rien à en dire de particulier. J’ai beaucoup lu sur mon roman que mon héroïne est homosexuelle. Je ne sais même pas si c’est vrai. Je ne sais d’ailleurs pas si c’est une identité en soi. Elle est à un âge où afflue la sensualité de façon violente, déconcertante. L’adolescence c’est une éruption, le désir tout azimut. Ce n’est pas l’âge de tirer des conclusions. En fait ce n’est pas Amandana qui tire des conclusions sur sa sexualité, elle vit ce qu’elle vit dans cet âge brut, elle le vit avec pureté, innocence, parce que les seules personnes qui expriment autour d’elle autre chose que de l’ordre, de l’organisation et de la discrétion, ces seules personnes sont un couple d’hommes qui l’initie à la joie, à la gratuité, à l’expression des sentiments, la possibilité de pleurer, de rire. Ils sont un vrai couple, ça transpire, ça palpite, ça témoigne d’un amour qui fait envie, contrairement au couple parental. Mais ni Marc et Jérôme, ni Amandana ne tirent des conclusions de ce qu’elle traverse, de ce qui la traverse cette année là. C’est la violence des conventions et de la honte qui finalement, paradoxalement, l’enferme dans une identité qui peut-être n’était même pas la sienne. Et en réalisant cela, je me dis : voilà le paradoxe, c’est le rejet qui pousse à forcer le trait d’une identité, à la figer.
6. Quels retours en as-tu d’adolescents qui l’ont lu ?
J’ai eu à ce jour peu de retour d’adolescents, les rencontres autour de ce livre sont programmées à partir de l’automne… Mais j’ai eu beaucoup de retours d’adultes, en chair et en os et via la presse, les blogs etc. Celui qui m’a le plus touchée, c’était celui d’une amie qui me disait qu’elle l’avait fait lire à son mari qui n’est pas très à l’aise avec l’homosexualité. Il lui a dit que ce roman avait déplacé ses préjugés et ses clichés, dans le partage intime qu’il a vécu avec Amandana, à qui il s’est attaché. Je n’écris pas de romans pour faire passer des messages, mais si par l’attachement à un personnage, par l’empathie, des lecteurs peuvent se sentir plus proches de tout type de différence, alors vraiment cela me rend heureuse. J’ai aussi lu dans la presse et dans des blogs que c’était dommage que cette histoire finisse si mal. Ce n’était pas un choix conscient, mais avec le recul je me dis que c’est peut-être parce que cette histoire est violente et sans beaucoup d’espoir (très très frustrante en terme de happy end, comme peut l’être la vie parfois) que des personnes peuvent se sentir interpellée et réaliser la violence qui est en eux et notre rejet si ancré, presque inconscient, de la différence.
Mille mercis à Marion d’avoir pris le temps d’échanger avec nous autour de cet excellent roman.
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Pour apporter un éclairage à la dernière question, voici le retour de Lucie, ado lutine et lectrice qui nous donne son avis sur les questions discutée dans la lecture Commune :
Peux-tu résumer « Bouche Cousue » en une phrase ?
En gros, c’est l’histoire d’une fille de 30 ans qui écrit son histoire à son neveu pour lui dire qu’elle est comme lui.
 A qui peut s’appliquer le titre ?
Amande ne dit pas tous ses sentiments aux autres… Cela contraste avec le fait qu’elle chante : elle s’exprime par le chant ! Je pense qu’elle connaît mieux Marc et Jérôme que ses propres parents ; son père emploie aussi des mots qui ne révèlent pas ce qu’il fait ou ce qu’il pense. Sa mère semble très occupée ; on ne sait rien d’elle.
 Où se passe cette histoire ?
Je me représentais bien la salle du Lavomatique. Amandana trouve un lien à la fin avec les machines : elle dit qu’elle voudrait être comme le linge pour être caressée par sa maman et vidée de ce qu’elle pense. C’est aussi grâce aux vêtements laissés dans une des machines qu’elle rencontre Marc et Jérôme.
Comment est-elle racontée ?
Au début, je ne comprenais pas pourquoi Amandana était attachée à son neveu et pourquoi ses parents n’avaient pas l’air de l’aimer. En entrant dans l’histoire, j’ai compris ce qui les rapprochait et pourquoi on commençait par cette réunion de famille.
J’ai apprécié que ce roman soit court : je n’ai pas décroché de l’histoire. Mais j’aurais bien aimé savoir ce que Tom devenait… quinze ans plus tard.
 Le mot « homosexualité » n’est pas prononcé dans le livre et il y a beaucoup de non dits. Qu’en penses-tu ?On comprend que la narratrice est homosexuelle, on n’a pas besoin de ce mot. Raconter ainsi ne choque pas le lecteur : c’est pour dire que c’est naturel !

 Qu’est-ce qui t’a marqué dans les relations entre les personnages ?
Ce qui m’a choqué, c’est de voir qu’en quinze ans la réaction des parents n’avait pas changé. Dans les deux générations, ce sont les sœurs (Mado et Eva-Paola) qui dénoncent l’homosexualité et le disent comme si c’était interdit.
J’ai été intriguée par le fait que Mado soit aussi différente de sa sœur : elle est comme ses parents et n’essaie pas de découvrir autre chose, d’autres façons de vivre. Je trouvais aussi étonnant qu’elle n’avertisse pas plus tôt ses parents qu’elle est enceinte.
Quand Amandana découvre qu’elle a ses règles et qu’elle cherche de l’aide, on comprend qu’elle n’a pas vraiment de famille, que sa famille n’est pas présente pour elle.

J’arrivais bien à me représenter le personnage de Marc et j’aurais voulu connaître plus de détails sur ces deux hommes. On ne sait pas pourquoi ils sont aussi généreux. J’imagine qu’ils prennent Amande pour leur fille.

Je trouve que la façon qu’Amande a de considérer ses camarades de classe est étonnante : on dirait qu’elle vit dans un monde à part, que personne n’est comme elle.

 Quelle place occupe le projet dans l’histoire ?
C’est important parce qu’il permet à Amandana de se découvrir une personnalité et un talent. Il lui permet aussi de s’approcher de Marie-Line mais elle comprendra plus tard que cette fille n’est pas si différente des autres.

 Qu’as-tu ressenti quand Amande se détourne de Marc et Jérôme ?
Je ne comprends pas pourquoi elle ne reste pas avec eux. Elle a sans doute honte d’eux. Mais c’est stupide et dommage parce qu’elle passait des moments joyeux avec ce couple, qui sont comme ses parents.

 Veux-tu parler de la fin ?
Je trouve désolant que pendant 15 ans Amandana reste seule et triste avec ses pensées. On a l’impression que tout le monde la rejette.

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